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Focus - Tribune

Mardi 19 Janvier 2010

Les réformes sont-elles définitivement filles du temps?

Quand Jaurès débat, dans la Dépêche (qui n'avait pas encore pris le nom de Dépêche du Midi) de l'opportunité des réformes et se prononce clairement pour la représentation proportionnelle contre le scrutin d'arrondissement. C'était il y a un siècle ! Autres temps, autres moeurs ?

 

 

Décision urgente

 

Le président du conseil, dans une interview avec un journaliste espagnol, a dit que les réformes étaient filles du temps. C'est une de ces vérités à la fois certaines et indéterminées qui échappent à la discussion. La vraie question est de savoir à quel âge le temps peut enfanter et à quel moment sonne pour telle ou telle réforme l'heure de la naissance.

 

Mais ce qui est plus intéressant c'est que le président du conseil a dit: "Il en a été ainsi pour la séparation des Églises et de l'État. Il en sera de même pour la représentation proportionnelle." Il considère donc que la réforme électorale aboutira nécessairement, comme a abouti la séparation des Églises et de l'État, mais dans un délai qu'il ne détermine pas. Et nous constatons une fois de plus cette situation paradoxale: une très grande partie des radicaux dénonce la proportionnelle comme un péril pour la République, comme le nœud d'une coalition immorale entre "les partis extrêmes"; et pendant ce temps le chef d'un gouvernement que la majorité radicale soutient de son vote déclare en toute occasion que la réforme électorale par la proportionnelle est un progrès nécessaire, inévitable, que le temps mûrit chaque jour comme il mûrit tous les fruits sains.

 

C'est donc sur une base bien précaire, chancelante et minée que les adversaires de la réforme livreront leur combat. Seulement, ce que le président du conseil ne dit pas assez, c'est que ces sortes de questions, quand elles ont été posées avec éclat, doivent être résolues rapidement. Il est impossible de laisser longtemps le suffrage universel fonctionner avec un mode de scrutin que tout conspire à cette heure à discréditer et qui n'est plus défendu que par une infime minorité des représentants du pays.

 

Si nous cherchions, nous socialistes, dans la proportionnelle le prétexte ou l'occasion de combinaisons louches, nous désirerions que la question trainât sans aboutir. Or, nous avons fait tout ce qui dépendait de nous, par une propagande intense dans le pays, par une action vigoureuse au Parlement, pour que la réforme aboutît même pour les élections prochaines. Ainsi la souveraineté nationale se serait exercée dans des conditions très nettes. Ainsi chaque parti aurait lutté avec ses propres forces, sans équivoques du premier tour, sans marchandages du second tour. Ainsi auraient été prévenues et rendues impossibles toutes ces coalitions, toutes ces combinaisons que nos adversaires affectent de redouter et qu'ils prolongent en prolongeant un mode de scrutin qui va de plus en plus déchaîner toutes les compétitions personnelles et favoriser toutes les intrigues.

 

Aussi le parti socialiste fera-t-il aux élections prochaines un effort vigoureux et clair pour que la réforme soit adoptée par le suffrage universel et que la législature prochaine ait le mandat ferme de la réaliser. Nous affirmerons devant le pays, en même temps que notre large programme économique, en même temps que le devoir pour tous les républicains de défendre l'école laïque contre toute manœuvre et contre toute menace, le devoir impérieux pour la démocratie de s'organiser et de s'affranchir par la réforme électorale, par la constitution de vastes partis homogènes et responsables.

 

Et va-t-on nous demander, dans le camp radical, d'ajourner cette revendication nécessaire jusqu'au jour où les conservateurs auront cessé de la réclamer aussi? Suffit-il que les catholiques croient avoir intérêt à un mode de scrutin nouveau pour que nous le rejetions s'il nous apparaît conforme à l'intérêt supérieur de tous les partis, conforme à l'intérêt supérieur et permanent de la République? Si la représentation proportionnelle était comme le disent trop de radicaux, un piège tendu à la République, si elle était un péril mortel pour les libertés républicaines, le devoir du parti radical serait d'interdire à ses membres, à ses élus, à ses candidats, de l'inscrire à leur programme. Or, dans le petit congrès que vient de tenir le comité exécutif du parti radical et radical socialiste, il vient d'affirmer deux choses : il a déclaré d'abord qu'il restait fidèle aux déclarations du congrès de Nancy, c'est-à-dire au scrutin de liste pur et simple, et il a par là frappé d'un caractère provisoire le scrutin d'arrondissement; il n'est plus, pour le parti radical lui-même, qu'un pont étroit et croulant sur lequel on passera en hâte la rivière des élections prochaines, mais qu'on laissera sans doute s'effondrer derrière soi. La belle condition, encore une fois, pour résister à la poussée de la réforme électorale. Et puis le parti radical vient de proclamer qu'il laissait toute liberté à ses militants de propager la représentation proportionnelle. Il leur défend seulement de la demander le même jour et du haut de la même estrade que les candidats réactionnaires.

 

Question de pure forme et précaution un peu puérile. Le suffrage universel est assez éduqué, je crois, pour comprendre que divers partis peuvent réclamer à une certaine heure une garantie fondamentale commune à tous les partis, sans confondre par là leurs doctrines, leurs programmes et leur action. Si cette confusion était à craindre, elle se produirait aussi bien par le seul fait que des orateurs de tous les partis viendraient dans une même région soutenir, même successivement, même à part les uns des autres la même thèse. Mais après tout l'essentiel pour nous est que la propagande, sous quelque forme que ce soit, se continue jusqu'à la victoire: et elle se continuera. Quelle pitié de voir comme beaucoup de républicains sont mal renseignés sur l'adversaire! Ils paraissent croire, parce que catholiques et conservateurs souhaitent ou paraissent souhaiter un mode électoral nouveau, que la représentation proportionnelle sera sans difficultés pour la droite.

 

Le débat actuellement en cours devant la Chambre révèle une fois de plus les divisions du parti catholique. La séparation des Églises et de l'État, en enlevant à l'Église la force de l'investiture et du budget, l'a obligée, sous peine de périr, à une effort pour conquérir ou reconquérir la démocratie. Mais par quelle méthode? Quel sera son terrain de combat? Quel sera son drapeau? Mettra-t-elle au premier rang les laïques ou les évêques? Sera-t-elle un parti catholique homogène ou un parti de vague concentration libérale? Formera-t-elle un parti constitutionnel, ou admettra-t-elle officiellement dans ses rangs les monarchistes tous les jours plus exigeants et plus arrogants? Restera-t-elle rivée aux privilèges sociaux par peur de perdre la sympathie et les subsides de la haute bourgeoisie? ou bien, pour ramener à elle les peuples, s'engagera-t-elle à la suite des chrétiens sociaux dans la voie des revendications populaires? Ce sont là des questions qu'aujourd'hui, avec le scrutin d'arrondissement, le candidat conservateur résout ou élude par son influence personnelle, par sa puissance sociale: mais avec la proportionnelle, quand il faudra constituer et définir un grand parti catholique et conservateur, les difficultés seront extrêmes.

 

Et pour nous, nous n'avons pas peur pour la République, pour la démocratie, pour la politique de laïcité et de réformes sociales d'une grande bataille avec un grand scrutin, équilibré par la proportionnelle.

 

Jean Jaurès

La Dépêche, 19 janvier 1910.