Focus - Tribune
Samedi 19 Septembre 2009
De Louis Napoléon Bonaparte à Nicolas Sarkozy, le "tiers invité" d'Émile Zola
Initialement favorable à la monarchie libérale, le "tiers invité" d'Emile Zola prendra parti, dans la dernière partie de sa vie politique, pour une république "conservatrice" (il la présente comme "le régime qui nous divise le moins"). L'Assemblée nationale, élue le 8 février 1871, le nomme "chef du pouvoir exécutif de la République" (17 février 1871). Son histoire républicaine commence par un fait d'armes particulier : c'est lui qui réprimera et sonnera le glas de la Commune de Paris lors de la "semaine sanglante" (du 21 au 28 mai 1871). Bien que majoritaires à l'Assemblée nationale, les royalistes, ses adversaires, sont en désaccord quant au nom du monarque "chef de file" : les partisans du Comte de Chambord (les légitimistes) s'opposent à ceux du Comte de Paris, héritier de la famille d'Orléans (les orléanistes). Cette dispute fait sa fortune politique : le 31 août 1871, l'Assemblée vote une loi (dite loi ou constitution Rivet) qui crée et lui octroie le titre de "président de la République". Une disposition de la loi, introduite par les royalistes, indique que l'Assemblée entend « user du pouvoir constituant, attribut essentiel de sa souveraineté ». Elle conserve donc les fonctions constitutives et se réserve le droit le de révoquer.
Dans sa chronique parlementaire du 16 septembre 1871 (publié par le quotidien national La Cloche le 18 septembre 1871), Émile Zola, journaliste, relate comment les royalistes projettent de renverser le président de la République à la faveur du vote sur le traité de commerce avec la Prusse. Le président de la République défend lui-même sa cause devant l'Assemblée nationale :
"M. Thiers avait demandé à être entendu. Il était courageusement à son poste, prêt à recevoir le dernier choc de la droite, sentant le besoin d'une victoire éclatante pour consolider son autorité pendant les vacances. Il a parlé avec un certain dédain, les yeux tournés vers les plus farouches des légitimistes. Dès les premiers mots, j'ai compris qu'il avait victoire gagnée."
Lorsque Nicolas Sarkozy s'exprime devant députés et sénateurs réunis à Versailles le 22 juin 2009, il ne succède donc pas dans cet exercice à Louis Napoléon Bonaparte, comme cela fut maintes et maintes fois affirmé. Il succède, en tant que président de la République, à Adolphe Thiers. Volens, nolens, Émile Zola nous octroie une leçon d'histoire. Il est vrai que cette faculté, pour le président de la République, de se rendre devant l'Assemblée fut de courte durée : le 13 mars 1873, les monarchistes font voter la loi de Broglie qui l'entrave de conditions si restrictives qu'Adolphe Thiers parlera de "cérémonial chinois". Enfin, la loi constitutionnelle du 16 juillet 1875 stipule que : "Le président de la République communique avec les chambres par des messages qui sont lus à la tribune par un ministre" (article 6). Il lui est désormais interdit de se rendre devant les assemblées parlementaires.
Chronique parlementaire d'Emile Zola
Dernière séance de la session
Une manœuvre de la droite contre Thiers – "Le cri de la France"
Je pensais bien que ces messieurs ne se sépareraient pas sans quelque tapage. C'est une façon de s'intimider et de se conseiller une sagesse mutuelle pendant les vacances. Il y a eu deux actes, l'acte joué dans la journée et l'acte joué dans la nuit. C'est ce dernier qui a failli tourner au tragique.
Dans la journée, on a bâclé les questions restées à l'ordre du jour. Les huissiers ont fouillé dans les armoires et ont regardé sur les planches pour voir si l'on n'oubliait pas quelque projet de loi moisi.
On balayait la tribune.
… On aurait, je crois, continué à lever la main et à déposer des bulletins jusqu'au soir, sans trop savoir pourquoi, si le président n'avait annoncé que l'ordre du jour était épuisé. On a fait le tour de la salle. Pas le moindre article oublié.
Alors les députés ont respiré. La session était close. M. Martel était venu annoncer que la commission des grâces avait pris des mesures pour que les pourvois ne subissent pas d'arrêt pendant les vacances. Restait bien le traité de commerce avec la Prusse ; mais les optimistes espéraient qu'on allait voter comme on venait de voter les autres projets de loi, sans trop chicaner sur les détails.
Pour ne pas mentir, je dois avouer cependant que la droite aiguisait son grand sabre. Elle trouvait une occasion de faire des adieux désagréables à M. Thiers. Vous pensez si elle riait sournoisement de l'aubaine.
Le bruit courait dans les couloirs que, sur les quinze commissaires, neuf s'étaient prononcés pour le rejet. Mais je ne m'inquiétais pas outre mesure, sachant que les couloirs sont pleins de mauvais courants d'air. A trois heures et demie, M. Grévy a annoncé que la commission demandait deux heures pour préparer à point le projet de traité. L'ordre du jour étant épuisé, il a levé la séance. Les deux heures demandées en ont duré trois. A six heures et demie, comme la salle se remplissait de nouveau, le président a confessé avec quelque embarras que la commission demandait deux nouvelles heures. C'est alors que le tapage a éclaté.
Les cris : "A demain ! Tout de suite ! A neuf heures !" partaient comme des pétards de tous les points de l'Assemblée, tandis que la basse-taille de M. Dahirel grondait : "Je demande huit jours de séances." S'il y a une proposition étonnante, désagréable pour la majorité, on est sûr que le preux Dahirel la lancera à la tête de ses collègues. Je crois que le renvoi à demain aurait été prononcé si le valeureux légitimiste n'avait eu sa triomphante idée. A cette pensée terrifiante de siéger une semaine encore, l'Assemblée s'est hâtée de décider qu'elle renvoyait la séance à neuf heures.
Pendant tout ce va-et-vient, la comédie n'était pas dans la salle, mais dans les coulisses. Jamais les couloirs n'avaient présenté un spectacle si tumultueux. On se serait cru au début d'une session lorsque les camps ennemis se mesurent du regard. Je vous l'ai dit, c'était la droite qui complotait de faire dignement ses adieux à M. Thiers. Les gentilshommes se promenaient le point sur la hanche, parlant de sabrer l'exécutif. Pauvre M. Thiers ! Il était le pelé, le tondu, le galeux d'où venait tout le mal. Et ces messieurs ne se gênaient pas pour crier des choses qui mèneraient un humble citoyen en police correctionnelle.
C'est honteux. Quand on fouille au fond de ces colères, on trouve des choses si sales et si bêtes qu'on a peur de se salir les mains. Vous connaissez le projet de traité ; il peut offrir des inconvénients, au point de vue financier, et je comprends qu'on le discute avec soin. Mais croyez-vous que les preux de la droite soient le moins du monde compétents ? Allons donc ! Ils se soucient bien du traité.
Ce qu'ils veulent, c'est donner un dernier coup de poing à M. Thiers. On leur a dit que le président réclamait un vote de confiance, et cela leur suffit : ils refuseront le vote de confiance avec des grimaces de damnés. Que leur importent les départements envahis ? Ils pousseront le jésuitisme jusqu'à voter contre le traité au nom des malheurs de la France. Ce sont des patriotes qui sortent la patrie de leur poche, comme un caillou de réserve, quand ils ont une bosse à faire au front de M. Thiers.
Ce qui m'a toujours émerveillé, c'est le courage des dames qui viennent contempler les ébats de ces messieurs.
Pendant que, dans les couloirs, on préparait le combat de la nuit, au milieu d'un effroyable bruit de ferraille ; pendant que les héros se lançaient des défis, comme dans Homère, et que les gens pratiques quêtaient sournoisement des voix : les dames des tribunes, silencieuses, s'éventaient et restaient paisiblement à leur place sans témoigner la moindre fatigue. Jusqu'à six heures et demie, pendant trois grandes heures, elles ont regardé les banquettes vides.
Et quand M. Grévy a levé définitivement la séance, pour la renvoyer à neuf heures, elles se sont retirées le sourire sur les lèvres. Cela m'a fait rêver.
Je jurerais que M. Dahirel, pas plus que M. Langlois, n'auraient cette patience. Si, pour essayer, les dames des tribunes remplaçaient un jour les députés à leurs bancs ?
La séance n'a été rouverte qu'à neuf heures et demie. Dès la première phrase du rapporteur, M. Théry, j'ai cru que la salle allait crouler. Il se permettait de débuter ainsi : "selon les règles ordinaires, les Assemblées n'ont pas à intervenir dans la négociation des traités." Et la souveraineté de l'Assemblée, cette "tarte à la crème" des royalistes, que devenait-elle dans ce cas ? Il a fallu que l'honorable rapporteur recommençât deux fois, pour faire comprendre qu'il avait voulu parler d'une prérogative du chef du pouvoir exécutif, chargé de conclure les traités en les subordonnant à la sanction de l'Assemblée qui les accepte ou les rejette.
Rapport sage d'ailleurs, concluant à l'adoption de la proposition du gouvernement. Il ne fallait pas affaiblir ce dernier par un vote de défiance. Toutefois, la commission demande des modifications au projet de traité. Cette pauvre commission était tout effarée. Pas moyen de temporiser. Malgré les heures de répit qu'elle avait demandées, il lui avait fallu prendre un parti sur-le-champ, ce qui devait consterner des gens habitués à ajourner toutes les petites difficultés. Rien n'était réjouissant comme la tête des honorables députés qui avaient dû se contenter d'une séance de cinq à six heures pour se faire une opinion.
La lecture du rapport était à peine achevée que la tribune était prise d'assaut. M. Raoul Duval a toutefois réussi à s'y maintenir. Il a violemment attaqué le projet de loi. Il a affirmé qu'on tuait l'industrie française, et qu'en s'en tenant au traité de Francfort. On mettait au contraire l'Allemagne dans le plus grand embarras et sous la menace des grèves ouvrières fort inquiétantes.
M. Thiers avait demandé à être entendu. Il était courageusement à son poste, prêt à recevoir le dernier choc de la droite, sentant le besoin d'une victoire éclatante pour consolider son autorité pendant les vacances. Il a parlé avec un certain dédain, les yeux tournés vers les plus farouches des légitimistes. Dès les premiers mots, j'ai compris qu'il avait victoire gagnée.
Il s'est contenté de dire qu'il était étonné de voir si mal accueilli un projet de loi qui délivre le territoire, tout en ne sacrifiant pas l'intérêt industriel. S'il y a un sacrifice, ce sacrifice n'est que transitoire. D'ailleurs, c'est la France qui a été vaincue, et elle est malheureusement forcée de subir les traités au lieu de les imposer.
M. Peltreau-Villeneuve a répondu à M. Thiers d'une façon fort aigre. M. Buffet, plus pratique et plus sournois, a demandé d'une voix doucereuse qu'on ajournât les vacances jusqu'à ce que le gouvernement eût soumis à l'Assemblée la rédaction définitive. L'ajournement, mis aux voix, n'a pas été adopté.
Puis on a voté successivement les articles. La droite battue se faisait plus humble. Elle ne parlait plus, comme dans les couloirs, de manger M. Thiers. Un grand nombre de ses membres se levaient même pour l'adoption des articles. Enfin, sur l'engagement du président de la République, que le traité serait conforme à la pensée des articles votés, l'ensemble du projet de loi a été adopté par 532 voix contre 31. C'était bien la peine d'aiguiser les grands sabres avec un tel vacarme !
Il est tard, et je ne me sens pas l'esprit assez libre pour faire mes adieux à l'Assemblée.
Comme je traversais Versailles à deux heures du matin, j'ai entendu un digne bourgeois fermer sa fenêtre avec violence en criant : "Dieu merci ! les voilà partis, on va donc pouvoir dormir tranquille."
Il m'a semblé entendre le cri de la France.
La Cloche, 18 septembre 1871
