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Focus - Tribune

Dimanche 11 Octobre 2009

L'enfantement de la République

Dans la nuit du 3 au 4 septembre 1870, les Français apprennent la défaite du Second Empire et la capture de Napoléon III par les troupes prussiennes. Les Parisiens investissent alors le Palais-Bourbon où s'étaient réunis les députés du Corps législatif. Les députés républicains décident de faire cause commune avec la population de la capitale et de se rendre à l'Hôtel de ville de Paris pour y proclamer la République. Jules Ferry constitue un "gouvernement de la défense nationale", formé de députés républicains, et dont la présidence est confié au général Trochu, gouverneur militaire de Paris.

 

Des élections à l'Assemblée nationale sont rapidement organisées : le 8 février 1871 les députés monarchistes, et les "listes pour la paix" qu'ils conduisent, obtiennent une large victoire. Ces derniers sont toutefois divisés entre partisans du comte de Paris, petit-fils de Louis-Philippe, et partisans du comte de Chambord, petit-fils de Charles X, sans oublier les bonapartistes… Une nouvelle Assemblée qui a aussi à charge de statuer définitivement sur la nature du régime : république ou monarchie ? Les divisions de la droite permettent à Adolphe Thiers d'être nommé successivement "Chef du pouvoir exécutif de la République" le 17 février 1871) puis "président de la République" le 31 août 1871(voir notre tribune du 19 septembre 2009).

Les députés monarchistes mettent toutefois à profit les vacances parlementaires (du 19 septembre au 5 décembre 1871) pour tenter d'instruire le procès de la République et précipiter sa disparition (voir notre tribune du 21 septembre 2009). C'est cet épisode qui nous est relaté par Émile Zola, chroniqueur parlementaire du quotidien national La Cloche (voir notre tribune du 15 septembre 2009), avec toute la verve de l'auteur.


Chronique parlementaire d'Emile Zola

 

Le procès du 4 septembre

 

Vous n'avez pas oublié que la commission chargée de faire un rapport sur la révolution du 4 septembre a cru devoir continuer son travail pendant les vacances. Ces messieurs ont une ardeur à la besogne des plus méritoires. Ils refusent tout repos. Ils entendent ne pas interrompre leur régal et manger de la république tous les jours.

D'ailleurs, ils avaient une excellente excuse : pendant qu'ils battraient les départements, dans leurs tournées électorales, il leur serait aisé de poursuivre leur enquête, de fouiller le dernier village, d'interroger le dernier garde champêtre au sujet de cette maudite république. Et ils ajoutaient que leur étude serait ainsi complète, qu'ils pourraient soumettre à l'Assemblée un grand rapport d'ensemble sur le mouvement de la France entière, lors de la chute de l'empire.

Ils se sont donc partagé le pays. L'un a choisi deux départements, l'autre s'en est accordé trois et même quatre, le troisième s'est contenté d'un arrondissement. Chacun s'est servi selon sa faim, selon sa haine. L'Est appartient à tel groupe, l'Ouest à telle bande, le Midi à tel homme. S'ils ont consenti à laisser Versailles à M. Thiers, ils lui ont pris la France. Aujourd'hui, ces messieurs courent les campagnes, traversent les villes, visitent les hameaux en dictateurs tout-puissants, qui veulent bien garder l'incognito et ne se présenter que comme de simples juges d'instruction poursuivant la connaissance de quelque grand crime.

On les oublie trop, il faut parler d'eux, les faire précéder d'un tambour qui indique leur marche et célèbre leurs exploits par des roulements de triomphe.

Dès leur arrivée dans un département, ils le mettent à la question. Ils vont chez le préfet, chez le commissaire de police, chez les agents les plus subalternes. Tous les fonctionnaires s'inclinent devant les mandataires de la représentation nationale. Ces messieurs oublient de dire qu'ils ne sont que les délégués d'un parti, et les autorités se trouvent bien forcées de se mettre à la disposition de ces conquérants qui entrent chez eux comme en pays vaincu.

On leur ouvre les cabinets les plus secrets, on leur livre les dossiers, les archives départementales et les rapports de police. Ils s'installent souverainement, prennent des notes, dressent la liste des personnes compromises, s'informent sur les plus petits faits, ne s'en vont enfin que lorsqu'ils ont dans la poche de quoi faire déporter tous les républicains de la ville.

Dans les campagnes, ils triomphent plus encore. Les maires frissonnent devant ces juges illustres. Il y a des mouchards de complaisance qui font du zèle et qui leur vendent les révolutionnaires du pays. Les journaux sont dénoncés, les fonctionnaires républicains sont signalés, les dossiers grossissent toujours, deviennent des montagnes de documents. Et quand les députés instructeurs se retirent, il n'y a pas un démocrate qui ne frissonne dans la contrée en songeant aux pontons et à la Nouvelle-Calédonie.

Le soir, ces messieurs se frottent les mains. Le procès est en bonne marche, les charges sont de plus en plus accablantes, l'heure vient où l'on pourra traîner la grande accusée en cour d'assises. Certes, le jour om ils se retrouveront ensemble à Versailles, c'est avec une juste émotion qu'ils se jetteront dans les bras les uns des autres, après une besogne si ardue, menée avec une telle sournoiserie et couronnées d'une telle victoire.

Ne sommes-nous pas en droit de demander à ces messieurs au nom de quel chef ils font cette perquisition haineuse dans tous les coins de la France ? Est-ce M. Thiers qui a voulu cette enquête dangereuse et qui l'a confiée à des hommes prévenus et partiaux ? Est-ce l'Assemblée qui, en nommant une commission d'enquête, a entendu l'autoriser à courir les villes, à troubler les municipalités, à se promener dans une République comme des spectres royaux, des revenants agitant des chaînes sous leur linceul ? Est-ce le pays enfin qui a réclamé cet odieux interrogatoire, qu'on lui fait subir sur un de ses actes les plus légitimes, sur une révolution pacifique et décisive qui restera à jamais glorieuse dans l'histoire ?

Non, ces messieurs ne tiennent leur mission de personne ; ils forcent l'étendue de leur mandat, ils commettent un gros abus de pouvoirs dont ils espèrent sans doute tirer quelque profit inavouable. Je sais bien ce qu'ils répondent : ils ne songent pas à mal, ils se promènent tranquillement ; ils ne veulent que faire luire la vérité. Quels gens précieux ! Le malheur est que le coin de leur drapeau sort à tout instant de leur poche, et qu'ils ne peuvent faire un pas sans avouer leurs espérances et leurs intentions.

Si nous vivions sous l'heureux gouvernement d'Henri V, permettrait-on à la gauche de faire de la sorte une tournée en province, uniquement pour y discuter l'avènement de ce prince ? Elle aurait beau dire que l'intérêt historique la guide seul, qu'elle entend simplement réunir des documents, écrire un rapport, on la conduirait au premier poste venu, entre deux gendarmes. Quelle bonne fille que la république ! Elle tolère en plein triomphe, d'être mise sur la sellette, dans tous les villages, par des gens qui interprètent leur mandat à leur fantaisie, et qui rêvent d'être à la fois commissaires de police, accusateurs publics et juges sans appel !

Qui nous dit que ces Juifs errants des haines royalistes ne travaillent pas pour les cachots de l'avenir ? Si leur roi réussissait à monter sur le trône, ils auraient dans leurs mains toutes les pièces nécessaires pour condamner la république à mort. En une nuit, ils pourraient dresser les listes de proscription, frapper tous les républicains, atteindre dans la plus humble masure du royaume le plus inoffensif des révolutionnaires. Et c'est nous qui avons la bêtise de laisser ces messieurs faire en paix leur besogne ; c'est nous qui assistons à cette sorte de conspiration légale, à cet étrange spectacle de quelques légitimistes traitant en coupables plusieurs millions de républicains ! Nous avons vraiment la patience longue.

Il faut poser nettement la question. Qu'est-ce que ces messieurs font en province, et pourquoi rôdent-ils ainsi jour et nuit comme de menaçants loups-garous ? Qu'ils se reposent avec les autres. C'est l'histoire seule qui jugera le procès du 4 septembre.

Et pendant qu'on traque la république comme une coureuse, pendant que des députés pénètrent partout pour l'y surprendre en flagrant délit de quelque vétille, pendant qu'on interroge comme des misérables les hommes qui ont poussé dans la terre l'empire agonisant de honte et de lâcheté, les hommes de l'empire, ceux qui ont vendu et déshonoré la France en vingt endroits, à Sedan et à Metz, dans tous les tripots financiers et toutes les maisons suspectes de l'Europe, se promènent, la tête haute, salués des anciens sergents de ville, sans qu'un seul honnête homme ose leur mettre la main au collet et les jeter au bagne qui les attend.

Ah ! vraiment, la république est coupable d'avoir renversé l'empire, et vous croyez, royalistes imbéciles, qu'il est politique de frapper celle à laquelle vous devez vos espérances et votre importance du moment ! Certes, la punition serait cruelle pour nous tous ; mais, par instants, lorsque vous vous acharnez si âprement contre vos sauveurs, il me prend des envies de vous voir étrangler au coin d'un bois par les bonapartistes que vous laissez libres, dans l'ardeur de votre chasse aux républicains.

Puis des pitiés me prennent. Faites votre enquête, apportez des documents à l'histoire qui contera vos puérilités de grands politiques et le dédain souriant du peuple souverain.

 

La Cloche, 11 octobre 1871