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Focus - Tribune

Lundi 07 Decembre 2009

Comédie et comédiens pour une charité bien ordonnée

Le Téléthon est une mine d’or pour les téléspectateurs, les artistes et sportifs de service et l’AFM (Association française contre les myopathies). Chacun y trouve son compte, passe une bonne soirée, et la charité publique permet de lever des fonds à hauteur de 105 millions au titre de la recherche médicale, mêlant myopathies, maladies rares et recherche génétique (le quotidien Le Monde publie une enquête sur le marché de la générosité dans son édition du 5 décembre, jour de l'ouverture de la campagne annuelle de l'AFM). Quel bonheur ! Au même moment, à Lyon, la foule envahit les rues et célèbre Marie, fête les lumières et le beaujolais. Ces rites prospèrent, et pourquoi pas ? Qui se sentirait gêné par tant de convivialité, s’il était permis de faire un lien entre ces deux manifestations ?

Car il s’agit là de charité, là de festivités, et dans les deux cas de libertés fondamentales, le choix de partager la souffrance d’autrui, de compatir (souffrir avec), donner de sa personne ou de son avoir (le don manuel) ou de faire la fête. Loin de moi l’idée d’imaginer que les milliers de donateurs s’inscrivent dans les pratiques dénoncées par Luther et Calvin,  considérant leur don comme un placement devant Dieu, une indulgence a priori, mais force est de constater que « ça marche » et que cette puissance de recrutement affole : 105 millions sur 2 milliards de « charity business » à peu près comptabilisés (selon les estimations du Centre d'études et de recherche sur la philanthropie), plutôt près de 3 milliards vraisemblablement, l’AFM fait carton plein, et rafle 3% de l’ensemble. Une goutte d’eau, le budget annuel d’un hôpital moyen, mais c’est encore trop aux yeux de ceux qui sont sur le même segment de marché.

Les majors de la promotion se nomment Secours catholique, Ligue contre le cancer, Restos du coeur, Croix rouge française, loin derrière l’AFM. Pierre Bergé joue ici le rôle du nain qui s’agite dans la cour des grands, avec ses 10 petits millions du Sidaction ! Que fait donc son service communication ? Le sida est-il condamné à rester marginalisé, ne touchant que des marginaux, drogués et homosexuels ?

Pourtant, il a raison ! Même  s’il existe d’autres sources de revenus et de financements pour la cause qu’il défend, même, doit-on dire, s’il existe une agence spécifique de recherche (Agence nationale de recherches sur le sida et les hépatites virales, ANRS) qui doit elle aussi rendre des comptes sur l’argent public qu’elle reçoit, et travailler de concert avec le Sidaction (ce qui n’est jamais gagné avec ce genre de chapelles) il pose la bonne question : faut-il orienter la charité, faut-il flécher l’altruisme ? Faut-il fixer des priorités aux donateurs ? Faut-il un pot commun ? Et, surtout, que fait l’État dans ce concert de stupidités consensuelles ? Rien, sauf à mobiliser des moyens publics qui feront un moment oublier la grippe A et le fait que c’est quand même dans les hôpitaux universitaires que se déploie la recherche clinique avec une mobilisation de moyens publics qui dépasse les 3 milliards. Que serait la recherche génétique sans l’hôpital public ?

Les bons comptes faisant les bons amis, la Cour des comptes contrôle l’usage des dons (comme pour toute association habilitée), et il n’y a rien à redire sur ce sujet. Depuis les scandales de l’ARC (Association pour la recherche contre le cancer) et de la SPA (Société protectrice des animaux), ce dernier moins connu du grand public, les associations sont prudentes, et, pour tout dire, développent une politique lisible pour l’opinion. Leur capital de confiance n’est pas en cause, le montant des dons (et aussi des promesses de dons) en témoigne !

Il ne se trouve apparemment que Pierre Bergé pour critiquer cette emprise financière et médiatique de l’AFM, au détriment de la lutte contre le sida, des restos du cœur, de la banque alimentaire, de la lutte contre le cancer, etc…Serait-il seul ?

Le mal qu’il dénonce est sérieux et profond : collecter dans l’enthousiasme général plus de 100 millions pour une cause marginale au regard du sida est un véritable scandale, qui plus est avec  la complicité du service public, donc de l’État, des stars en vue ou sur le retour, la plupart exilés fiscaux,  des personnes handicapées et de leurs proches, et de milliers de personnes de bonne foi. Il  faut du courage et  les moyens d’assumer une telle vérité celée, et tout le monde n’est pas Pierre Bergé ! Il pourrait au demeurant réorienter de lui-même sa propre générosité, qu’il affiche volontiers sur le terrain politique, en faveur du Sidaction ! De même que l’État pourrait mettre davantage de pression sur les chercheurs patentés et appointés par lui, c'est-à-dire par nous, qu’il s’agisse de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale), du CNRS (Centre national de la recherche scientifique), de la myriade des laboratoires en lien avec les universités et l’industrie, financés par l’impôt mais aussi par l’assurance maladie. On devine que le Téléthon n’est que la partie trop visible d’un appel à la charité bien ordonnée, et que les vrais problèmes sont ailleurs : démembrement de la recherche, absence d’évaluation, concurrence désastreuse entre laboratoires de recherche, entre équipes de recherche, faiblesse des investissements de l’État, exacerbation des sentiments altruistes dans un concert de klaxons et de musique de rue.

On estime à près de 3 milliards le montant annuel des dons que l’on peut rattacher à la volonté légitime et quasi religieuse de donner pour autrui, et non de produire un avantage fiscal, même minime ! Mais voilà, on ne peut imaginer un seul instant se substituer à la volonté des donateurs.

Donner 1.000 € à la fondation du patrimoine ou même aux Restos du cœur n’a pas la même portée que de donner un même montant de produits à la Banque alimentaire.  Donner 100€ quand on déclare un revenu de 25.000 €, ce n’est pas tout à fait la même chose que lorsqu’on est éligible au bouclier fiscal, et encore moins lorsqu’on s’exonère totalement de l’ISF (Impôt de solidarité sur la fortune en faisant un don à une fondation « abritée »…

Les pistes de réflexion sont nombreuses, et le « grand emprunt national » donnera matière à revenir sur ces sujets centraux et peu connus.