Focus - Tribune
Lundi 21 Septembre 2009
De Versailles à Paris ou le devenir de la forge du progrès
Chroniqueur parlementaire pour le compte du quotidien national la Cloche pendant les années 1871 et 1872 (voir nos précédentes tribunes du en date du 15 et du septembre 2009), Émile Zola met à profit les vacances parlementaires de 1871 (du 19 septembre au 5 décembre) pour publier huit articles politiques. Dans le premier de ces huit articles, il nous livre un récit qui revêt la forme d'une allégorie. L'opposition entre une province "égoïste", d'où toute forme de vie s'est retirée, et un Paris qui "veillait, travaillait, mettait le monde en branle", lui permet de stigmatiser la droite parlementaire et son conservatisme foncier. Il plaide simultanément pour un retour de l'Assemblée à Paris (elle siège alors à Versailles) : "La province est bonne pour mettre les gens à l'engrais ; on y meurt avec volupté, à table et au lit ; mais c'est être fou que de vouloir y établir la forge du progrès, cette forge retentissante et flamboyante où la flamme brûle, où les marteaux battent nuit et jour."La philosophie du progrès est en marche, avec toute la verve et le talent littéraire du chroniqueur…
Chronique parlementaire d'Emile Zola
Une nuit à Versailles
Avant de secouer de mes pieds la poussière de Versailles, je veux conter la promenade étonnante que j'ai faite l'autre nuit dans les rues de cette ville. Ce sera mon adieu à l'Assemblée.
Il était une heure du matin. M. Dahirel et M. de Gavardie venaient enfin de se décider à quitter cette salle des séances où ils avaient tenu à honneur de rester les derniers. On prétend même que M. Dahirel, le plus héroïque des deux, avait proposé à son collègue de faire apporter un matelas et de coucher côte à côte au pied de la tribune jusqu'au 4 décembre ; mais M. de Gavardie, timide et chaste de sa nature, aurait trouvé que cela ne serait pas décent.
Dans les couloirs, on éteignait les lampes. Il y avait des députés qui faisaient des cabrioles de collégiens entrant en vacances. Les huissiers, qui ont beaucoup plus de tenus que nos législateurs, étaient honteux eux-mêmes de cette joie bruyante et enfantine. Un d'eux murmurait, avec un discret sourire : "Heureusement que la nuit est noire! Ils vont pouvoir faire la roue sur les avenues sans nous compromettre.
Je ne sais pourquoi je pensais au Sénat romain. Je voyais les pères conscrits danser dans les rues de Rome le cancan de la Belle Hélène. Et tandis que je descendais les larges marches du château, je sentais derrière moi l'ombre s'entasser. Quelle étrange fin de session! Elle a tenu de l'enterrement et du guet-apens. A voir les députés se perdre lentement dans l'ombre, sans un cri patriotique, comme des conspirateurs qui s'effacent le long des murailles après s'être réunis dans un souterrain, on aurait cru avoir affaire à des revenants du grand siècle, ressuscitant à Versailles pour le couronnement de quelque Bourbon oublié dans une bière.
L'Assemblée ne s'est pas séparée, elle s'est évanouie. Réellement, je la crois morte, car je l'ai entendue et je l'ai vue agoniser dans l'ombre. Je serai très étonné si elle avait un jour le mauvais goût de ressusciter. Elle dort du sommeil de la terre, n'en doutez pas. Si elle s'agite jamais dans sa tombe, il faudra lui crier : "Eh! Non, tu es morte! Tu ne te souviens donc pas de la nuit du 16 au 17 septembre."
Comme je posais le pied dans la rue des Réservoirs, M. Dahirel et M. de Gavardie, deux ombres, deux spectres, sortaient mélancoliquement. Je les ai vus prendre le chemin du cimetière.
Je voulais aller à la gare, mais je me suis perdu. Il faisait une nuit d'un noir d'encre.
Vous êtes-vous jamais promené à Versailles la nuit ? Quelle solitude, grands dieux! Je sens encore un souffle d'effroi me passer sur la chair. Je m'étais sans doute trompé d'avenue. Je me trouvais sur une interminable route plantée d'arbres, aux deux bords de laquelle les maisons semblaient des rives lointaines, Pris d'épouvante, je me suis jeté dans un quartier qui formait comme un îlot de tombes. C'était, je vous assure, une bien effrayante promenade.
Je me suis cru dans quelque ville frappée de la foudre. Pas un passant attardé. Les maisons barricadées, closes jusqu'aux trous des serrures, gardaient un silence terrible. L'immobilité était telle que pas une feuille ne remuait. Les fontaines paraissaient glacées. De loin en loin, les becs de gaz ressemblaient à des langues de chiffon rouge attachées au bout de grandes perches noires. Les ruisseaux eux-mêmes étaient secs, comme si l'eau se fût endormie en chemin.
Et ce que je ne puis rendre, c'est le silence, le silence écrasant, l'entassement de la nuit sur les toits de la cité. On dort à Versailles comme on dort au Père-Lachaise. En parcourant ces avenues, ces places, ces rues, si absolument désertes, je croyais traverser quelque cimetière énorme, quelque ville des morts où les chiens eux-mêmes seraient empaillés au fond de leurs niches. J'avais une telle peur que j'aurais accueilli avec une joie profonde l'honnête voleur qui m'aurait sauté à la gorge pour me demander la bourse ou la vie. Un chat, un seul chat au bord d'une gouttière, miaulant d'amour, me serait apparu comme un ami, comme un frère, dans cette terrifiante nécropole. Mais les chats, paraît-il, sont tout coupés à Versailles.
Cependant, j'ai fini par apercevoir, sous le porche d'une église, deux ombres qui faisaient de grands gestes, et j'ai cru reconnaître les fantômes de feu Dahirel et de feu Gavardie. Quels vagabonds que ces morts, et comme ils courent le guilledou dans les ténèbres!
Vous pensez bien que je songeais à des choses fort tristes. Je me disais que c'était bien fait pour l'Assemblée si, après être tombée en léthargie, elle avait fini par glisser au dernier sommeil.
Que diable! on ne vient pas s'enterrer vivant! La province est bonne pour mettre les gens à l'engrais ; on y meurt avec volupté, à table et au lit ; mais c'est être fou que de vouloir y établir la forge du progrès, cette forge retentissante et flamboyante où la flamme brûle, où les marteaux battent nuit et jour.
Quelle niaiserie méchante! Vouloir mettre le cœur de la France à droite, dans ce trou noir, dans cet immense sépulcre! Faire du génie français un bourgeois prudent et dévot qui se couche et souffle sa chandelle à huit heures, après avoir regardé sous son lit et récité ses prières! Imaginer un gouvernement dans une ville où les chiens n'aboient pas, où les chats n'ont pas d'amours, où le gaz lui-même s'ennuie de brûler!
Tout s'expliquait. Si MM. Baragnon et de Lorgeril en sont encore à Henri V, c'est qu'ils se promènent la nuit au milieu de ces tombes. Si M. de Kerdrel porte l'écu et la cuirasse, c'est qu'il est le chevalier enchanté de cette ville dormante. Si M. Depeyre arrondit les prodigieuses périodes de ses réquisitoires, c'est qu'il s'imagine avoir toujours à prononcer des oraisons funèbres. Enfin, si toute la droite se refuse à entendre le cri de la France entière, c'est qu'elle digère et dort trop laborieusement, et qu'elle a dans les oreilles le grand silence de la province.
Devant moi, couraient les deux ombres qu e j'avais débusquées du porche de l'église. Je m'étais mis à leur poursuite, quitte à aller droit à quelque sépulture.
Et je me disais tout en courant qu'à cette heure Paris veillait, travaillait, mettait le monde en branle. Ce n'est pas lui qui aurait laissé passer le convoi de l'Assemblée dans un désert.
Après avoir soufflé son esprit aux législateurs pendant toute la session, il se serait intéressé au départ comme à un adieu dans lequel les représentants de la France auraient emporté un peu de son cœur. A Versailles, les bourgeois s'étaient couchés. Bon voyage, messieurs les députés, cassez-vous le cou dans nos rues obscures ; il fait tiède dans nos lits.
J'étais fort irrité contre cet égoïsme de la province, lorsque enfin j'ai reconnu le lieu où j'étais. Je me trouvais sur l'avenue de Paris, et j'avais devant moi l'Hôtel de la Préfecture. Comme je levais les yeux, j'ai éprouvé une grande joie. A une des fenêtres de l'hôtel brillait une lumière, l'étincelle de vie que je cherchais depuis une heure dans la cité morte. Je me plus à croire que j'apercevais la lampe de travail du président de la République, et je me sentis consolé. Il n'y avait qu'une lumière dans Versailles, qu'un être vivant, mais celui-là remettra quelque beau matin le cœur de la France à gauche, en plein Paris, et laissera à leurs fosses les ombres qui ne voudront pas le suivre.
Je n'avais plus qu'une idée, courir vite à la gare pour ne pas manquer le train qu'on nous avait promis. J'abandonnais la poursuite des deux fantômes. Mais je fus bien étonné de voir qu'ils me devançaient, comme s'ils se fussent dirigés également vers la gare.
"C'est bien étonnant, pensais-je. Peut-être que ce sont des morts de province qu'on va emporter dans un fourgon."
En effet, les fantômes entrèrent dans la gare presque en même temps que moi. Et je reconnus parfaitement M. de Gavardie et M. Dahirel, pâles comme deux échappés de cimetière.
"Rentrez dans vos bières, leur criai-je ; les fossoyeurs vous cherchent."
Ils éclatèrent d'un rire sardonique, ils sautèrent dans un wagon. Ah! les malheureux! vous verrez qu'après avoir battu et effrayé les départements avec leurs courses diaboliques de loups-garous, ils auront l'audace de réparaître à la tribune en cachant soigneusement leur linceul sous leur redingote.
La Cloche, 21 septembre 1871




