Focus - Tribune
Mardi 15 Septembre 2009
Les chroniques parlementaires d'Emile Zola
De février 1871 à mai 1872, les chroniques parlementaires d'Émile Zola, journaliste, seront publiées par le quotidien parisien La Cloche : des chroniques qui "couvrent" la période de la Commune…
On rappellera quelques dates. Le 4 septembre 1870, Napoléon III étant prisonnier des Prussiens à Sedan, les Parisiens envahissent le Palais-Bourbon : la République est proclamée, un "gouvernement de la Défense nationale" est constitué. Le 26 janvier 1871, un armistice est conclu: des élections doivent être organisées pour permettre à une nouvelle Assemblée nationale de ratifier l'armistice… ou décider de la poursuite de la guerre. Le 8 février, les "listes pour la paix" obtiennent une très large majorité face aux "listes pour la guerre". Paris étant encerclé, l'Assemblée se réunit à Bordeaux le 13 février ; elle rejoindra ensuite Versailles pour éviter la menace que représente le peuple parisien (Émile Zola fera donc le voyage de Bordeaux à Versailles). Le 17 février, un nouveau gouvernement est constitué, avec pour chef Adolphe Thiers : les préliminaires de paix sont signés le 26 février (le traité de Francfort qui met fin à la guerre franco-allemande sera signé, quant à lui, le 10 mai 1871).
À Paris, la plus grande partie des élus sont issus des listes pour la guerre (Louis Blanc arrive en tête, suivi de Victor Hugo, Léon Gambetta et Garibaldi). Le 18 mars, un gouvernement insurrectionnel, la Commune de Paris, est constitué : se refusant à accepter la défaite, il prend le contrôle de la ville. Son existence sera de courte durée. De Versailles, Adolphe Thiers organise l'offensive avec les "Versaillais" : il met fin à la Commune de Paris au cours de la "semaine sanglante", semaine du 21 au 28 mai 1871,.
Nous avons choisi de publier, à la date anniversaire, quelques-unes de ces chroniques.
Chronique parlementaire d'Emile Zola
Débat sur la levée de l'état de siège
Je ne vous parlerai pas du message, laissant à un de mes collaborateurs le soin d'apprécier un document de cette importance. Il a été lu par M. Jules Simon. L'Assemblée l'a écouté avec une attention profonde, sans interruptions, sans murmures comme sans bravos. C'est fort digne, mais c'est peu concluant*.
Aujourd'hui le budget a été fort négligé. A deux reprises, la discussion a fait un effort timide pour revenir sur l'eau. Mais les incidents se succédaient, l'ordre du jour s'est trouvé définitivement noyé.
C'est d'abord M. Henri Brisson qui a présenté un projet de loi demandant une amnistie pour les insurgés qui ne sont pas condamnés ou poursuivis pour les délits de droit commun. L'urgence a été repoussée à une très forte majorité. Selon moi, M. Brisson a été trop radical; sa demande d'amnistie pour tous les insurgés "qui ont fait partie de la Commune et du Comité central", était inacceptable. Il aurait eu plus de chance de succès s'il n'avait réclamé que la grâce des fous, des égarés, des simples soldats et des employés subalternes, laissant à leur châtiment les chefs, ceux qui ont voulu tous les crimes et tous les désastres…
[L'Assemblée vote plusieurs textes.]
L'incident le plus grave a été la discussion de la proposition Target relative à la prorogation, que l'Assemblée a voulu vider sur-le-champ.
M. Laboulaye a lu le rapport. Quand il s'est permis de constater que l'esprit avait besoin de repos comme le corps, de violents murmures se sont élevés. Comment, monsieur, vous osez insinuer que nos représentants ne sont pas des hercules, des hommes de fer! Sachez donc qu'ils siègeraient dix ans sans être plus bêtes pour cela et que, s'ils acceptent un congé, c'est uniquement pour aller se faire nommer conseillers généraux.
Le rapporteur a ensuite discuté les dates. La commission s'est décidée à fixer les vacances du 17 septembre au 4 décembre, afin de laisser au moins un mois de repos aux députés qui vont avoir à siéger jusqu'à la fin d'octobre dans les conseils généraux. Ces messieurs, comme vous le voyez, sont touchants de tendresse et de précaution…
L'Assemblée a dû voter ensuite sur un article additionnel, proposé par M. Langlois, et beaucoup plus important que toutes les chicanes de dates. M. Langlois demandait qu'on donnât au président le droit de lever l'état de siège, après avoir pris l'avis de la commission permanente. Comme l'honorable député l'a expliqué, il réclamait simplement le retour à une loi de 1850, tempérée même par cette disposition nouvelle, que le président ne peut lever l'état de siège sans s'être entendu avec la commission.
M. Laboulaye s'est contenté de répondre qu'on ne pouvait confier de pareils pouvoirs à une commission; que ce serait contraire à tous les précédents. Oh! la belle raison, et comme M. Brid'oison doit être satisfait! Entendez-vous, les précédents défendent que Paris rentre dans le droit commun et guérisse enfin de ses blessures; les précédents veulent que notre agonie soit plus longue, que le commerce languisse, que tous les intérêts souffrent. Voilà des précédents bien pervers et bien impolitiques.
L'article additionnel de M. Langlois a été rejeté, à une faible majorité, il est vrai. Nous allons continuer à vivre sous l'heureux régime du sabre. L'Assemblée consent bien à quitter Versailles, mais à la condition qu'on laissera quatre hommes et un caporal à la porte de chaque Parisien. Qui sait! ces maudits Parisiens n'auraient qu'à venir mettre Versailles dans leur poche, pendant que les preux de la droite ne sont pas là pour défendre la salle des séances.
La Cloche, 15 septembre
* Il s'agit du message de Thiers sur la proposition de vacances parlementaires




