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Focus - Revue de presse

Mardi 02 Fevrier 2010

Régionalisme & Loyalisme – Unité & Uniformité

"Aucun pays, mieux que l'Italie, ne démontre que l'unité n'est pas, ne doit pas être l'uniformité. Tous les abus de la centralisation sont contenus dans la confusion de ces deux termes. L'unité d'un peuple est un fait historique, un acte politique. Obtenue à la fois par l'habileté des gouvernements, par les nécessités économiques et aussi, le plus souvent, par des sympathies qui se cherchent et aspirent à se compléter, elle compose une nation que régit la même autorité, que protègent les mêmes forces militaires. Tandis que l'uniformité n'est qu'une question de mœurs. Chaque province a ses usages, ses costumes, ses locutions, ses patois, ses habitudes culinaires même, etc., etc. En quoi est-il nécessaire quelle les perde? Et si même elle a eu de tout temps son langage, pourquoi serait-elle contrainte de l'abandonner? La poursuite de l'uniformité nous prépare un monde d'une banalité désespérante. Déjà elle a gagné presque toutes les villes."

Nous sommes le 2 février 1910, il y a un siècle. Dans Le Figaro, l'écrivain Henry Bordeaux défend l'usage de la langue française dans le Val d'Aoste. Originaire de Savoie, défenseur des traditions et de la tradition, il veille à distinguer les caractères respectifs des appartenances régionale et nationale. Changement de siècle, changement d'échelle : l'uniformité ne naît pas de la mondialisation mais de la "nationalisation". La vigueur de la protestation comme du vocabulaire n'a toutefois rien à envier à l'époque contemporaine. Henry Bordeaux cite, gourmand, un journal local, le Val d'Aoste :

"Ce n'est pas en tant qu'elle est française, c'est-à-dire la même que celle d'un peuple étranger, que nous voulons conserver notre langue et que nous nous indignons contre tous ceux qui voudraient nous la ravir, mais uniquement parce qu'elle est nôtre et qu'un attentat contre elle constitue la violation d'un droit de propriété autrement sacré que celui d'un lopin de terre péniblement gagné par le travail ou de la maison ancestrale qui abrite nos plus vives affections."

L'existence de "collectivités territoriales" n'a manifestement jamais été une sinécure!

 

 

Le Figaro, mercredi 2 février 1910

 

Régionalisme & Loyalisme

 

L'historien Gebhart, dès qu'il pouvait disposer d'une semaine ou deux faisait, non pas ses malles, mais sa valise et partait pour l'Italie. Il me confia un jour, comme un secret d'importance, le nombre de fois qu'il avait passé le mont Cenis, car il n'a guère eu le temps d'utiliser le Simplon. Par crainte d'exagération, je n'ose citer le chiffre qui me vient aux lèvres. Ne voulant pas être en reste, je lui énumérai tous les cols des Alpes que j'avais franchis pour atteindre les hautes vallées du Piémont, et comme il était peu marcheur, je réussis à surprendre son étonnement, voire son admiration. Mais bien vite il se ressaisit:

- Peuh! me dit-il, on ne doit pas sentir la  fatigue quand on arrive en Italie.

Un lecteur prend plus d'intérêt au roman dont les péripéties se déroulent dans un pays qu'il a parcouru. On comprendra que je suive avec une sympathie particulière la vie de ces vallées transalpines. La polémique qui, en ce  moment, agite l'une d'elles, ne saurait me laisser insensible ni personne en France, ni personne au monde. S'il s'agit de la langue française, il s'agit aussi de ces droits régionaux qu'oublïe si volontiers un Etat toujours prêt à confondre l'uniformité avec l'unité.

J'ai entretenu mes lecteurs ici même de ce Val d'Aoste qui, sauvage et riant ensemble, jusque sous la monumentale paroi du mont Blanc, annonce la grâce italienne. De temps immémorial on y a parlé français. Cette terre était particulièrement aimée de Victor-Emmanuel II qui venait y chasser le bouquetin. Il ne s'étonnait point d'y retrouver un langage qui, si longtemps, avait été celui de sa race. Or, l'été dernier, une circulaire envoyée de Rome, proscrivit l'usage officiel du français. Cette circulaire a bien, été ajournée, mais les Valdotains qui se sentent menacés ont fondé une ligue pour la défense de leur langue maternelle. Ils veulent garder leur culture, continuer leur histoire, ne pas rompre avec leurs traditions, ne pas briser leur passé.

Et ils ont soulevé ainsi la colère de quelques-uns de leurs concitoyens. Des journaux de la péninsule réclament du gouvernement, au nom de l'unité nécessaire, l'interdiction du français dans le Val d'Aoste. Le journal le Val d'Aoste, ayant écrit que l'attachement d'un peuple à sa langue maternelle sera toujours le premier garant de son dévouement à la patrie, une revue romaine bafoue cette affirmation qu'elle déclare étrange et se refuse à comprendre comment l'amour du Valdotain pour la langue française peut être le premier témoignage de son dévouement à la patrie italienne. C'est elle qui souligne l'opposition des termes. Mais le petit Val d'Aoste ne s'en laisse pas imposer. Il faut voir comme il lui rétorque son raisonnement. C'est plaisir de le regarder combattre. Vous en jugerez par la logique de cette seule phrase:

"Ce n'est pas en tant qu'elle est française, c'est-à-dire la même que celle d'un peuple étranger, que nous voulons conserver notre langue et que nous nous indignons contre tous ceux qui voudraient nous la ravir, mais uniquement parce qu'elle est nôtre et qu'un attentat contre elle constitue la violation d'un droit de propriété autrement sacré que celui d'un lopin de terre péniblement gagné par le travail ou de la maison ancestrale qui abrite nos plus vives affections."

Voilà de l'excellente argumentation, celle qui, en sachant définir et distinguer, introduit dans les débats la lumière. Revendiquer l'usage du français dans le Val d'Aoste, ce n'est point subir une influence étrangère: le supposer est gratuitement injurieux. C'est prouver sa fidélité à ces origines qui réunissent les habitants d'un même pays dans une communauté de sentiments. Il est très vrai qu'aimer sa petite patrie, c'est donner des gages d'un patriotisme plus étendu. Les champs qu'ont vus nos yeux d'enfants, nous reculerons plus tard leurs douces lignes jusqu'à la frontière. Le clocher de notre village deviendra aisément symbolique. Le réalisme premier de notre attachement lui communiquera cette solidité que les abstractions ignorent. Et les images avec qui notre sensibilité s'est formée se sont traduites dans un langage qui fera éternellement corps avec elles. Nous ne pourrons les différencier. Le Valdotain a raison qui, ayant commencé de sentir en français, se découvrirait séparé de son fils si celui-ci donnait une autre forme à ses impressions. Comment l'injustice de cette séparation ne lui apparaîtrait-elle pas quand sa loyauté envers la grande patrie italienne n'a jamais été mise en cause? Un grand pays n'a pas intérêt à suspendre, gêner ou tourmenter le développement ni la fierté des forces provinciales dont il bénéficie. Ou plutôt ce développement ne peut se produire qu'avec les fiertés locales: il faut que chacun ait, dans sa région, un sentiment d'aisance, de sécurité, la satisfaction de s'appuyer sur la continuité du temps qui nous unit à nos morts et, par avance, à ceux-là qui naîtront.

Aucun pays, mieux que l'Italie, ne démontre que l'unité n'est pas, ne doit pas être l'uniformité. Tous les abus de la centralisation sont contenus dans la confusion de ces deux termes. L'unité d'un peuple est un fait historique, un acte politique. Obtenue à la fois par l'habileté des gouvernements, par les nécessités économiques et aussi, le plus souvent, par des sympathies qui se cherchent et aspirent à se compléter, elle compose une nation que régit la même autorité, que protègent les mêmes forces militaires. Tandis que l'uniformité n'est qu'une question de mœurs. Chaque province a ses usages, ses costumes, ses locutions, ses patois, ses habitudes culinaires même, etc., etc. En quoi est-il nécessaire quelle les perde? Et si même elle a eu de tout temps son langage, pourquoi serait-elle contrainte de l'abandonner? La poursuite de l'uniformité nous prépare un monde d'une banalité désespérante. Déjà elle a gagné presque toutes les villes. Elle assiège les villages qui lui résistent encore. Quand elle y aura pénétré, ce sera fait de la diversité aimable des campagnes, ce sera fini de l'agrément qu'on éprouvait à revenir chez soi ou bien à y rester. Or, la beauté de l'Italie, comme celle de la France, était faite de sa variété. Nos grands ancêtres étaient des réalistes qui ne tâchaient pas à défaire ou déformer ce qui s'était construit naturellement, avec le concours des circonstances et des années. Au contraire, ils apportaient leur effort à compléter l'œuvre du temps. Ils voulaient Florence plus florentine, ou la Provence plus provençale. Renan, voyageant de l'autre côté des Alpes, goûtait précisément, avant toutes choses, la particularité de chacune de ces villes toutes vivantes, où l'on avait pu mener "une vie pleine de grâce, d'énergie, de beauté". Et Taine y puisait ses ardentes convictions de la nécessité de décentraliser.

La question qui se pose pour le Val d'Aoste, elle se pose un peu partout en Europe. Tantôt ce sont des peuples vaincus qui désirent de garder leur langue, et le vainqueur se trompe qui croit les rapprocher de lui par un refus. L'Autriche a respecté l'italien dans le Trentin. La Russie ne peut guère entraver le polonais dans la vaste Pologne. Et dans la Lorraine annexée, la lutte qui se poursuit n'a pas réussi à détruire le français qui, tôt ou tard, reprendra ses droits. Mais il s'agit, dans ces cas, des brutalités ou des modérations de la conquête. Tout autre est le cas de la Suisse ou de la Belgique qui réunissent des peuples libres. En Belgique, les dialectes flamand et wallon fleurissent à l'aise. La Suisse libérale donne droit de cité dans son Parlement aux trois langages de ses habitants. Les représentants du canton du Tessin apportent à la tribune la sonorité italienne.

Récemment les fêtes d'Arles ont célébré dans Mistral le rénovateur des traditions de Provence. Les traditions locales ont tant de peine à se maintenir. Rien ne les vient encourager. Et pourtant elles sont expertes à composer des sensibilités d'artiste, de poètes et même la personnalité de ces chefs d'Etat qui, ayant reçu dans leur enfance l'image de leur pays honoré, sont tourmentés du désir de lui valoir plus d'honneur.

 

Henry Bordeaux

Edition du Figaro du mercredi 2 février 1910