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Focus - Revue de presse

Jeudi 21 Janvier 2010

Le Doubs en avant Seine ou les crues de 1910

"Les ponts y sont gardés militairement. Il n'est permis de stationner que sur le pont de Battant, sur les autres la circulation est interdite. Beaucoup d'habitants ont quitté leurs maisons."


Nous ne sommes pas en période de guerre, mais en période de crues et d'inondations. Le 21 janvier 1910, Le Figaro publie en première page un article intitulé "Crues et Inondations" : les crues de 1910 commencent à donner de la voix. Si l'histoire classera les crues de 1910 parmi les plus importantes crues que la Seine et Paris aient connu, l'article montre que les dégâts ont pu être tout aussi, voire même plus sévères en d'autres villes et plus particulièrement à Besançon. La capitale de la région Franche-Comté possède il est vrai une topographie singulière : la ville est presque totalement circonscrite par sa rivière.

 

Jules César y a vu, très tôt, un avantage stratégique de premier odre, qu'il décrit de manière précise dans la Guerre des Gaules (Besançon porte alors le nom de Vesontio) :

Namque omnium rerum quae ad bellum usui erant summa erat in eo oppido facultas, idque natura loci sic muniebatur ut magnam ad ducendum bellum daret facultatem, propterea quod flumen [alduas] Dubis ut circino circumductum paene totum oppidum cingit; reliquum spatium, quod est non amplius pedum M sexcentorum, qua flumen intermittit, mons continet magna altitudine, ita ut radices montis ex utraque parte ripae fluminis contingant. Hunc murus circumdatus arcem efficit et cum oppido coniungit.

Soit, en utilisant la traduction de la Société d'édition des Belles lettres :

"En effet, elle possédait en très grande abondance tout ce qui est nécessaire pour faire la guerre; de plus, sa position naturelle la rendait si forte qu'elle offrait de grandes facilités pour faire durer les hostilités: le Doubs entoure presque la ville entière d'un cercle qu'on dirait tracé au compas; l'espace que la rivière laisse libre ne mesure pas plus de seize cents pieds, et une montagne élevée le ferme si complètement que la rivière en baigne la base des deux côtés. Un mur qui fait le tour de cette montagne la transforme en citadelle et la joint à la ville."


Un avantage stratégique certes, mais une exposition directe aux risques d'inondation. L'article publié par Le Figaro traite symptomatiquement de Besançon avant d'évoquer Paris et consacre ultérieurement un long passage aux conséquences de l'inondation bisontine.

 

 

 

 

Le Figaro, vendredi 21 janvier 1910

 

CRUES ET INONDATIONS

 

Les indications météorologiques faisaient prévoir que le mauvais temps continuerait à sévir.

Ces prévisions étaient exactes et de partout les nouvelles reçues sont déplorables. Cette fois, il y a des morts.

La situation est particulièrement grave dans l'est de la France, notamment dans la région du Doubs. A Besançon, et dans les environs, les dégâts sont énormes; les communications sont interrompues, et si un changement immédiat, malheureusement peu probable, ne se produit pas de suite, un véritable désastre est à craindre.

 

A PARIS

 

A Paris, hier, rien de grave encore.

Sur les quais, toute la journée, les badauds regardaient, avec cette petite fierté du Parisien étonné de voir son fleuve si gros, les flots jaunes de la Seine rouler au-dessus des berges noyées, et se briser très haut sur les piles des ponts.

Le ciel était gris et lourd, "pesant comme un couvercle". Peu de bateaux passaient.

Car, la préfecture de police, devant cette crue – que l'on s'attend à voir encore s'accentuer d'un mètre au moins – a interdit la circulation des Bateaux-Parisiens. Seule la navigation des chalands avec remorqueurs n'est pas encore interrompue; mais elle ne tardera pas à l'être. L'eau, en effet, passe, depuis l'après-midi d'hier, par-dessus les barrages de l'écluse de la Monnaie. Il ne s'est produit, heureusement, jusqu'ici, qu'un accident qui s'est borné à des dégâts matériels : le bateau Tonkin, amarré au port Saint-Nicolas, et appartenant à un entrepreneur de sauvetage, a sombré près du point du Carrousel.

Aux bains de la Samaritaine, près du pont Neuf, on relevé dans l'après-midi la hauteur de 5 m. 16; c'est le chiffre de la crue de février 1895.

Il est bon de rappeler qu'on y a enregistré: en mars 1906, 5 m. 65; en mars 1896, 5 m. 74; en octobre 1896, 6 m. 57; en février 1897, 6 m. 77; en février 1889, 6 m. 82; en décembre 1872, 7 m. 12; en décembre 1882, 7 m. 21; en janvier 1883, 7 m. 39 et en mars 1876, 7 m. 72.

La Seine a subi cette crue inquiétante dans tout son bassin.

Toutes les prairies de la région de Châtillon sont inondées: à Saint-Marc, trente centimètres d'eau recouvrent la route nationale. A Chatillon même, le niveau du fleuve atteint presque le parapet des points et on a dû, à la sous-préfecture, déménager les appartements du rez-de-chaussée, en toute hâte.

Dans la région de l'Aube, la Seine est sortie de son lit, causant, par exemple, à Romilly-sur-Seine, l'écroulement de deux maisons neuves et immergeant les voies ferrées.

Un peu plus près de Paris, dans la vallée de l'Orge, le champ d'aviation, à Savigny-sur-Orge, a été transformé en un vaste lac.

 

DANS LES DÉPARTEMENTS

 

Mais, nous l'avons dit, dans nombre de régions la situation est singulièrement plus alarmante. Et les accidents sont nombreux.

Sur de nombreux points les communications, même les communications télégraphiques et téléphoniques, sont interrompues.

La gare de Tonnerre est complètement séparée de la ville par un véritable lac: on a dû éteindre les fours de l'usine à gaz et on ne pourra que pendant peu de jours assurer l'éclairage public.

A Orléans, le télégraphe et le téléphone ne fonctionnent plus: dans un grand nombre d'immeubles, les locataires ont dû évacuer leurs appartements.

A Chablis, le Serein a envahi les maisons qui bordent la rivière; les gendarmes ont assuré le sauvetage d'une femme, dont la maison avait été envahie par soixante centimètres d'eau. A Goux-la-Ville, près d'Auxerre, on a dû aller secourir avec des voitures des enfants qui se trouvaient à l'école des filles.

Deux personnes, dont un éclusier, surprises en barque par la violence du courant de la Moselle, à hauteur du barrage de Valcourt, près de Toul, se sont noyées.

 

Mais il semble que ce soit dans l'Est que les inondations ont atteint le maximum.

Voici d'ailleurs, à ce sujet, une dépêche de notre correspondant particulier de Belley.

 

Belley, 20 janvier.

Les violents orages et les pluies diluviennes de ces derniers jours ont amené dans notre région des inondations générales. Il pleut depuis quatre jours sans interruption; le Rhône et ses affluents sont débordés et ravagent les campagnes environnantes.

A Seyssel, les habitants circulent en barque dans les rues. Entre Culoz et Virieu-le-Grand, une digue du chemin de fer a été emportée par les eaux; la circulation est arrêtée sur une des voies. Dans le petit village de Marlieux, les habitants ont dû fuir devant l'inondation. Partout les dégâts sont énormes. – TENDRET.

 

Le rapide de Modane qui doit arriver à la gare de Lyon, à Paris, à 6 h. 30 du soir, n'est arrivé qu'avec une heure et demie de retard par suite d'un éboulement survenu à cause des pluies à Bourg (Ain).

Des correspondances particulières nous apprennent d'autre part qu'à Lovagny, près d'Annecy, les eaux, dans les gorges du Fier, sont montées à la hauteur des galeries, qu'elles ont emportées en partie.

A Saint-Jean-de-la-Porte, près de Chambéry, le torrent Morlier menace de destruction le village de Morlier. A Albigny, l'administration des ponts et chaussées a ordonné de démolir les ponts.

 

Des mesures du même genre ont été prises à Besançon, à cause de la crue du Doubs. Les ponts y sont gardés militairement. Il n'est permis de stationner que sur le pont de Battant, sur les autres la circulation est interdite. Beaucoup d'habitants ont quitté leurs maisons.

La rivière est actuellement, d'ailleurs, à sept mètres au-dessus de l'étiage et l'eau monte toujours. L'usine électrique a été envahie et ne fonctionne plus. Le Doubs a emporté un stock de bois, évalué à plus d'un million, appartenant à des papeteries.

De nombreux animaux passent sous les ponts, emportés par le courant. Les communications entre Montbéliard et Voujeaucourt sont interrompues.

Et dans la soirée la situation était loin de s'améliorer, témoin cette dépêche alarmante datée de Besançon:

"Des prolonges d'artillerie amènent en ce moment les bateaux des pontonniers dans les rues envahies par les eaux, afin de porter secours aux habitants en détresse.

"L'eau augmente de seize centimètres par heure.

"La neige tombe."

A Cherezy, arrondissement de Gex, la Valserine, démesurément grossie, a renversé une usine électrique et deux scieries.

Dans la région de Delle, où il n'y avait pas eu d'aussi fortes inondations depuis 1852, tout est recouvert d'eau.

Les communications avec Bâle par chemin de fer sont interrompues.

Enfin, c'est à la pluie qu'il faut attribuer l'accident mortel qui s'est produit au Mans. Nous recevons, à ce sujet, de notre correspondant la dépêche suivante :

 

Le Mans, 20 janvier.

Une catastrophe s'est produite, ce matin, sur la ligne des tramways de la Sarthe, de La Ferté-Bernard à Dehault. Un train, qui avait quitté La Ferté-Bernard à six heures quarante, venait de franchir le pont de Dehault, qui traverse une vallée à cinquante mètres de hauteur, et s'engageait sur le flanc d'une colline, quand, soudain, le remblai sur lequel la voie est établie disparut et le train, privé de tout appui, culbuta en faisant de nombreuses victimes.

Tout d'abord le chauffeur, Pierre Housseau, 53 ans, pris sous la locomotive, eut la tête écrasée; sa mort fut instantanée; le mécanicien Hippolyte Fouquet, âgé de 43 ans, pris entre la machine et le frein, eut la poitrine défoncée; il expira quelques minutes après avoir été dégagé. Le conducteur du train, Léon Vallée, fut retiré de son fourgon avec des blessures à la tête.

Enfin, M. Javel, instituteur à la Chapelle-du-Bois, eut la tête à moitié défoncée et une clavicule brisée; son état est grave.

Tous les autres voyageurs sont blessés plus ou moins grièvement.

M. Guillemaut, sous-préfet de Mamers, le Parquet de cette ville et les ingénieurs départementaux se sont rendus sur les lieux.

La catastrophe est due à l'infiltration des pluies qui ont détaché le remblai de la colline et provoqué l'effondrement des terres.– SAILLARD.

 

En Suisse

 

Diverses lignes de chemins de fer ont été interceptées, à la suite des inondations, notamment à Genève, à Lausanne, à Neuchâtel et sur la ligne de Bâle à Délémont, Le service des voyageurs est fait par transbordement.

Plusieurs localités du Jura bernois, de la vallée du Rhône et du canton du Valais ont été très éprouvées.

A Tramelan, deux enfants et un homme ont été emportés par les eaux. Dans une localité voisine, une fillette a été emportée par les eaux.

A Evolène, canton du Valais, trois hommes qui étaient allés soigner du bétail dans la montagne, ont été surpris par une avalanche et n'ont pas été retrouvés.

 

G. Davenay

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Devant les nouvelles alarmantes, le gouvernement s'est empressé d'intervenir, ainsi que nous l'annonce une note communiquée par l'Agence Havas:

Dès que le président du Conseil a connu les inondations survenues dans quelques départements, il a invité les préfets à se rendre sur les lieux où leur présence était jugée nécessaire et à veiller en tout cas à ce que des distributions de vivres, etc., soient faites aux sinistrés.

 

Edition du Figaro du vendredi 21 janvier 1910.