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Focus

Mercredi 25 Fevrier 2015

Villes intelligentes, acteurs économiques et citoyens : une intelligence collective, une politique publique en devenir

Le 8 juin 1887, un jeune américain de 27 ans, Hermann Hollerith, dépose le brevet d’une machine appelée "machine à cartes perforées". En 1890, cette machine est adoptée par le Gouvernement des États-Unis pour traiter les données du onzième recensement américain, un traitement qui sera effectué en trois années contre sept précédemment. En 1896, Hermann Hollerith crée la Tabulating Machine Co., qui prendra le nom d’IBM (International Business Machine Corporation) en 1917.
Un siècle plus tard, le 11 décembre 2014, le magazine américain Digital Communities publie le classement international des prestataires de services aux villes intelligentes (classement établi par le cabinet d’études Navigant Reasearch). En tête ? IBM, suivie de Cisco, Schneider Electric, Siemens, Microsoft, Hitachi, Huawei, Ericsson, Toshiba et Oracle. La liste est éloquente : ce sont les leaders mondiaux de la fourniture de services et d’équipements informatiques qui sont aux commandes. La valeur du marché n’est pas en reste : 8,8 milliards de dollars pour l’exercice 2014 avec une projection de 27 milliards pour 2023.

La ville intelligente : décloisonnement et interconnexion

La parenté entre le recensement américain de 1890 et le marché de la ville intelligente ? Une approche globale, "systémique", conjuguée à un savoir-faire de traitement quantitatif de données (le Big Data).
Côté approche globale, la ville intelligente requiert un décloisonnement des infrastructures, des services qui les gèrent comme des informations qui en sont issues. Tous les domaines sont convoqués : transport, énergie, gestion de l’eau, des déchets, des espaces verts, domaines du logement, de la santé, de l’action sociale… L’interconnexion des infrastructures, services et données est seule à même de produire une cohérence et une "conscience" d’ensemble : une ville intelligente, en quelque sorte. Sous cet angle, on peut imaginer que la ville intelligente soit non seulement à l’origine d’un nouvel urbanisme, mais également, et pourquoi pas, d’une nouvelle urbanité.
Coté données, les capacités de production, de circulation et de traitement de données aujourd’hui disponibles auraient certainement laissé rêveur Hermann Hollerith. Ce sont ces capacités qui sont  et seront exploitées pour doter notre vie collective comme notre vie personnelle d’une nouvelle forme d’intelligence : les bases de données prolifèrent, les capteurs surgissent à tous les coins de rue  (le nombre d’objets connectés à Internet, 15 milliards selon Le journal du net qui rapporte les chiffres du cabinet Idate, est aujourd’hui très nettement supérieur au nombre de personnes connectées), les citadins génèrent eux-mêmes de l’information via leurs téléphones portables (selon l’Arcep, Autorité de régulation des communications électroniques et des postes, le parc de lignes mobiles a dépassé en France le parc de lignes fixes dès 2001)…

La ville intelligente : marché économique ou politique publique ?

Se pose alors le problème du « qui fait quoi ». Qu’un tel marché aiguise l’intérêt des leaders mondiaux des services informatiques ne surprend pas, que la compagnie à même de prendre en charge le recensement de la totalité de la population américaine à la fin du XIXe siècle se trouve en haut de l’affiche « Ville intelligente » en 2015 ne surprend pas davantage (l’histoire a ses constantes). Faut-il pour autant qu’ils soient les seuls, à titre d’opérateurs comme de concepteurs. Quelle place occupent, et doivent occuper, les opérateurs nationaux et locaux ? Quelle place occupent, et doivent occuper les autorités publiques pour la conception des villes intelligentes ?
Côté opérations, la politique d’open data des pouvoirs publics français (politique qui accompagne à sa façon le développement des villes intelligentes) est présentée comme devant favoriser la création de jeunes pousses, de start-up nationales. L’entreprise américaine Cisco, positionnée juste derrière IBM dans le classement de Navigant Reasearch, ne s’y est pas trompée : le 16 février 2015, elle a signé un accord de partenariat avec le Gouvernement français par lequel elle s’engage, d’une part à investir à hauteur de 100 millions de dollars dans des jeunes pousses françaises, d’autre part à mettre en œuvre un projet pilote de ville intelligente sur le territoire français. La place pour les opérateurs locaux et nationaux semble donc bel et bien exister puisqu’elle attire d'ores et déjà le regard des leaders internationaux.
Côté conception, si la plupart des métropoles françaises jouent les pionniers et s’investissent dans la ville intelligente, l’interrogation porte sur le contenu et la maîtrise des politiques publiques Ville intelligente. Les prestataires agissent-ils comme des intervenants qui répondent à un cahier des charges dûment fixé par les autorités publiques ? ou bien se présentent-ils comme des prestataires qui imposent leur approche systémique en tant que norme indiscutable ? La conception s’accompagne ainsi d’un problème de maîtrise : maîtrise quant aux techniques et savoirs-faires qui sous-tendent les services produits ; maîtrise quant aux données utilisées, leurs modalités de traitement, leur disponibilité et leur propriété ; maîtrise quant aux attentes des citoyens et, plus généralement, maîtrise quant à la réflexion. Ce dernier aspect renvoie sur les modalités d’élaboration de la politique publique Ville intelligente. Sous quelle forme les citoyens y sont-ils associés ? De quel pouvoir de décision disposent-ils ?

La ville intelligente, une politique publique évolutive

L’open data et la ville intelligente ont pour corollaire l’appropriation des données urbaines tant par les entrepreneurs que par les citoyens et leur réappropriation par les collectivités territoriales. Réppropriation car il leur faut tout à la fois mettre en oeuvre, directement ou indirectement, de nouvelles formes d'exploitation de ces données et s'assurer qu'elles les "possèdent" bien toutes : quid des données "détenues" pas des prestataires privées dans le cadre de délégations de services publics comme la gestion des eaux ? Il en résulte, pour les entrepreneurs, une opportunité de création de services qui peuvent, de par leur nature, ressortir à l’intérêt général. Les citoyens, de leur côté, se voient placés sur un pied d’égalité avec l’administration locale pour ce qui concerne la disponibilité et l’accès aux informations. Une forme de révolution copernicienne ! La ville intelligente doit intégrer en conséquence une nouvelle donne entre le public et le privé (les acteurs privés sont à même de développer spontanément des services relevant de l’intérêt général) et repenser sa gouvernance de manière à faire place au nouveau citoyen, un citoyen davantage informé, donc plus intelligent et, simultanément, déployer une nouvelle politique, celle de la ville intelligente.

L’intelligence collective est en marche !

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