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Focus - Tribune

Mercredi 21 Avril 2010

Pas de prospérité sans croissance

Le développement durable a envahi le champ politique, et c'est une chance. Malheureusement, les joutes politiques privilégient une nouvelle fois les arguments opportunistes aux réels débats de fond. On voit ainsi resurgir le thème de la décroissance et la critique du « productivisme », habillés des meilleurs atours comme en témoigne le titre de l'article publié par Jean Gadrey dans la revue Alternatives économiques : « La prospérité sans la croissance ». La crise financière récente aidant, on dénoncera tour à tour les méfaits de la croissance, l'inégale répartition de ses fruits, ses « dégâts » écologiques… Revêtu des habits de la bonne conscience, on jette sans sourciller le bébé avec l'eau du bain. Une telle attitude oblige à revenir sur le pourquoi de la croissance économique ainsi que sur les concepts de croissance économique et de productivité.

Les trois vagues du développement économique

Pourquoi la croissance économique ? Parce qu'elle a rythmé le développement humain. Trois périodes, dont la dernière ne fait que commencer, scandent ce développement. Première période, la période agraire, fondée sur l'essor de l'agriculture et de l'élevage, commence à se déployer il y a environ dix mille ans. Les premiers surplus alimentaires engrangés favorisent l'essor du commerce, de l'artisanat et, plus largement, des arts et de la culture. La période industrielle lui succède au début du dix-septième siècle. Beaucoup plus récemment, le savoir ouvre une toute nouvelle période : les « nouvelles technologies de l'information et de la communication » redessinent les méthodes de production et offrent de nouveaux champs à l'ingéniosité humaine.

Chaque vague met en œuvre un support de productivité particulier : l'énergie humaine et animale pour la première vague, la domestication de l'énergie naturelle pour la seconde, le traitement de l'information pour la troisième. Chaque vague correspond à un « saut de productivité ». Si la culture française a toujours tenu à afficher une distance de bon ton, pour ne pas parler de mépris, vis-à-vis des chiffres, il n'en reste pas moins qu'ils sont là et sont têtus. Les données recensées par Angus Maddison (The World Economy, Paris, OCDE, 2006) donnent une image assez nette de l'ampleur du saut opéré entre première et deuxième vagues : si, au niveau mondial, le produit intérieur brut (PIB) par habitant, exprimé en dollars des États-Unis de 1990, évolue relativement faiblement entre l'an 0 et l'an 1700 de notre ère (de 444 à 615 $), il enregistre une multiplication par près de 10 de 1700 à 1998 (de 615 à 5.709 $). L'évolution est naturellement encore plus « parlante » pour les États-Unis : de 527 $ en 1700 à 27.331 $ en 1998. Si l'ampleur du saut propre à la troisième vague est en devenir, il ne peut qu'accélérer la donne. Faut-il, en contrepartie, rappeler les travaux de Massimo Montanari sur l'alimentation, travaux qui montrent comment la famine a frappé l'Europe durant trois siècles sans discontinuer après la chute de l'empire romain et l'effondrement des structures socio-économiques qui le soutenaient ? La croissance économique est fondamentalement synonyme de production de richesses.

Croissance économique, productivité et économie politique

Attardons-nous ensuite sur les notions de croissance économique et de productivité. La confusion des concepts n'est jamais bonne conseillère. Croissance économique et productivité s'inscrivent dans un univers essentiellement quantitatif, un univers de mesure : il s'agit d'apprécier l'écart de richesse (la croissance) ainsi que l'efficacité économique de la production de richesse (la productivité). Ces deux notions ne renferment en elles-mêmes aucune donnée qualitative. Elles ne sont que de simples mesures. 

Le qualitatif relève de l'économie politique : c'est à la société de définir ses objectifs économiques, sa stratégie de développement et les moyens pour y parvenir. La mise en œuvre de l'État-providence dans la deuxième moitié du vingtième siècle en est une bonne illustration : fort de la richesse produite, l'État a pu installer et, surtout, financer une politique sociale de grande ampleur. Il faut insister sur le terme financer : sans « surplus » de richesse, le financement de l'éducation et de la santé à l'échelle où nous l'avons connu n'aurait pas de sens. C'est bien parce qu'il y a croissance et efficacité économique que des cotisations, des impôts et taxes peuvent être prélevés pour offrir à toutes et à tous les deux grands biens publics que sont la santé et l'éducation. C'est bien parce qu'il y a croissance et efficacité économique que la société peut disposer des moyens voulus et investir dans le développement humain. Pas de prospérité sans croissance...

Economie politique, écologie politique

Le problème de fond n'est pas de remettre en cause dans son principe la production de richesses, la croissance et la productivité, mais de définir collectivement le contenu et les objectifs de la croissance. Nous n'avons plus à nous occuper prioritairement de nourriture et de confort matériel (la France a connu sa dernière période de famine au dix-huitième siècle). Nous pouvons désormais « choisir » notre croissance. C'est ici que l'écologie politique prend tout son sens : elle milite foncièrement (le fait-elle vraiment aujourd'hui ?) pour une économie politique qui plongerait ses racines dans le développement durable et qui définirait précisément la politique économique à suivre et les investissements à effectuer. 

A l’échelle de la planète

Si nous pouvons désormais choisir notre croissance, un tel choix requiert toutefois une forme de révolution copernicienne : la politique économique de demain ne peut être que globale et non plus nationale. Problème : il n'existe pas plus de gouvernement économique mondial que de gouvernement européen. Qui plus est, la conférence de Copenhague de décembre 2009 a montré les limites des institutions internationales actuelles et plus particulièrement de l'Organisation des nations unies. Tout reste donc à bâtir. La répartition des bienfaits de la croissance doit s'envisager à l'échelon de la planète si l'on veut non seulement être plus « juste » mais également éviter des déséquilibres insoutenables, donc porteurs de conflits planétaires…

Christophe Pouthier

Directeur de la rédaction