Focus - Tribune
Lundi 04 Janvier 2010
Et toi, le vaccin ?
Une responsable de l’OMS (Organisation mondiale de la santé) qui reconnait publiquement avoir oublié de se faire vacciner pour cause de vacances. Un ministre français qui dit y penser, un autre qui dévoile son épaule, comme certains préfets cabotins acceptant la photographie dans les journaux locaux, un agent sur trois à l’AP-HP (Assistance publique – Hôpitaux de Paris) qui accepte la démarche vaccinale, prioritaire ou pas ? Et combien à Brive-la-Gaillarde ou Marans ? Selon la direction de la sécurité civile, 3,5 millions de citoyens seraient vaccinés. Entre 8 et 15 millions de personnes seraient infectées par le méchant virus, selon l’InVS (Institut national de veille sanitaire), qui collige des données hétérogènes (réseau Sentinelles, réseau des GROG notamment1). Comment y voir clair dans ce concert de chiffres, de bonnes idées et d’accusations à peine voilées ? Heureux et cachés, ceux que les journalistes n’ont pas interrogés personnellement sur le sujet du vaccin et de la vaccination, tant est difficile et personnel le chemin qui y conduit. Surtout s’il est considéré comme une obligation morale ou civique par certains, dressant d’incommensurables barrières pour d’autres. Roselyne Bachelot-Narquin, ministre de la Santé, est donc vaccinée, et notre président de la République, notre Premier ministre ?
Il ne faut pas refuser de s’engager dans un débat complexe, mais tenter de l’approcher avec rigueur. Mais d’abord, quel est le fond du sujet et comment est-il documenté ?
Qu’est-ce qui fait problème ? Le nombre de doses de vaccins commandées par l'Etat français, 94 millions, pour lutter contre la grippe A(H1N1), pour un coût officiel de 700 millions ? Non. Il fallait le faire, et cela représente à peine le budget annuel d’un CHU de province ! Ou 350 ans pour l’hôpital de Florac, à effectifs constants évidemment ! Pour autant, si un jour la Cour des comptes réalise l’addition, le coût final sera certainement proche de 3 milliards, chiffre à comparer à l’impact négatif de la canicule sur les dépenses de l’assurance vieillesse (impact constaté sur les comptes de la CNAV en 2004), à comparer aussi au coût annuel de la sécurité civile (4 milliards), des SAMU (4 milliards également)…
Alors, quel est le problème ? L’exclusion des médecins libéraux du dispositif de vaccination ? Les effets secondaires du vaccin ? L’atteinte à la liberté et à l’intégrité de chacun ? La mise à l’écart du directeur (vacciné ou non ?) de la Ddass de Paris (Direction départementale des affaires sanitaires et sociales), coupable d’inertie ou d’opérationnalité limitée dans la gestion collective et publique des séances de vaccination ? La mobilisation éhontée de moyens publics sous réquisition au bénéfice d’une improbable procédure de prévention? Les réactions des médecins du travail sortis de leur routine, des internes éloignés temporairement des patients ?
Tout cela à la fois assurément, et à chacun de trouver son argumentaire. Il est évident que de nombreux fronts polémiques peuvent être ouverts, d’ailleurs les discussions sont largement discursives sur Internet, et souvent, comme il se doit, passionnelles et faiblement documentées. Donc beaucoup de questions et peu de réponses, tout cela ne pouvant faire sens.
Questions sur les effets des vaccins, sur leur coût, comme si ce point était essentiel en santé publique ! L'EPRUS (Etablissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires), établissement public administratif placé sous la tutelle du ministère de la Santé et des Sports, a communiqué sur ce sujet, et on connait le coût de chaque dose :
- 50 millions de doses à 7 € HT pour GlaxoSmithKline (total de la facture : 350 millions d'euros)
- 28 millions de doses à 6.25 € HT pour Sanofi-Pasteur (total de la facture : 175 millions d'euros)
- 16 millions de doses à 9.34 € HT pour Novartis (total de la facture : 150 millions d'euros)
- 50.000 doses à 10 € pour Baxter qui aurait demandé une clause de confidentialité...
Mais tout ça pour quoi ? Car c’est peut être la seule question qui vaille dans notre recherche de la problématique ! Et bien, pour se protéger d’une pandémie de luxe, qui ne tue pas ou si peu, mais qui permet assurément au principe de précaution de tenir la distance face aux drames quotidiens, les morts du froid de la rue et de la route, d’occuper le haut de l’affiche et de faire oublier la montée des inégalités dans notre « meilleur système de protection sociale au monde ».
Les sources disponibles sont celles de l’InVS et du ministère de la Santé, de l’EPRUS, et des réseaux de surveillance plus ou moins bien coordonnés par les cellules interrégionales d’épidémiologie interventionnelle (ancienne appellation des CIRE, placées auprès des Drass jusqu’alors). Les voix autorisées sont celles des épidémiologistes, de l’EHESP (École des hautes études en santé publique) et de son directeur, mais aussi de la Sécurité civile, donc du ministère de l’Intérieur. Cette diversité ne garantit en rien le travail de coordination de notre ministre de la santé. Il en résulte l'action que l'on sait.
Deux cents victimes de la grippe A(H1N1) donc, à confronter aux 6.000 décès liés à la grippe saisonnière. Avec une causalité complexe et non garantie cependant, les facteurs de décès étant toujours associés les uns aux autres. Rappelle-t-on ici les dizaines de milliers de décès dus à la consommation excessive d’alcool ? Bien sûr, on citera le cas d’un décès ou deux de la grippe A(H1N1) sans troubles associés, une trentaine selon l’InVS, mais le résultat est là, cette pandémie ne tue pas, elle est plutôt sympathique, et l’agitation faite autour de sa prévention est futile au regard des risques courus : le lavage des mains n’a rien à voir avec la fermeture d’une école ou de 1.000 écoles, l’exclusion des enfants de leur crèche, les restrictions des contacts de toute nature, du bisou du nouvel an à la poignée de main… Et pourtant, le vent de folie a soufflé et souffle encore un peu sur notre pays. Les mesures imposées avec frénésie par les pouvoirs publics apparaissent disproportionnées. Mais enfin, il faut agir ! Après l'épisode caniculaire de 2003, il était impensable de rester inerte. Que n'aurait-on reproché aux pouvoirs publics ! Mais point trop n'en faut.
En effet, des millions d’entre nous auraient été contaminés sans le savoir ! Près de 15 millions ! Et peut-être même des contaminés-vaccinés ! Gravissime! Mais pas mortel cependant.
Le virus de la grippe A(H1N1) aurait donc infecté des millions de Français sans le moindre, ou du moins très peu de symptômes, souligne une étude menée par l'Unité des virus émergents de l'Université Aix-Marseille, sous l'égide du virologue Xavier de Lambellerie. Réalisée sous la direction de l'EHESP, que dirige Antoine Flahault, en collaboration avec l'InVS et l'IMMI (Institut de microbiologie et maladies infectieuses), elle a été publiée fin décembre par la revue américaine en ligne PLoS Currents: influenza. Du solide et du sérieux donc.
Pour résumer donc, depuis le début de l'épidémie, 6 à 8 millions de personnes ont été infectées par le virus en France, peut-être deux ou trois fois plus selon les sources consultées, et 1.015 cas graves répertoriés. Fin décembre, l'INVS dénombrait 198 décès depuis le début de l'épidémie, dont 32 survenus chez des personnes sans facteur de risque connu.
A vous maintenant de décider du vaccin, et, le cas échéant, de tel ou tel vaccin. Et n’oubliez pas de consulter votre médecin, même s’il n’est pas vacciné.
Jean-Noël Cabanis
1 En France métropolitaine, la surveillance communautaire de la grippe est animée par deux réseaux de médecins sentinelles libéraux : le réseau Sentinelles et le réseau des Groupes régionaux d’observation de la grippe (Grog). Les objectifs principaux de ces réseaux sont la détermination précoce du début de l’épidémie de grippe et le suivi de son évolution régionale et nationale.
Le réseau Sentinelles est un système de surveillance composé d’un échantillon de médecins généralistes répartis sur l'ensemble du territoire métropolitain. Il est développé depuis 1984, et animé par l'unité 707 de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Ce réseau surveille plusieurs maladies infectieuses : grippe clinique, oreillons, varicelle, hépatite B, urétrites masculines, zona, diarrhées aiguës.
Le réseau des Grog (Groupes régionaux d'observation de la grippe), animé par la coordination nationale des Grog, recueille, d’octobre à avril, auprès de médecins généralistes, pédiatres et pharmaciens des données sanitaires sur des infections respiratoires aiguës couplées à des prélèvements virologiques.




