Focus - Tribune
Mercredi 11 Mars 2009
La loi Hadopi : une loi périmée avant d’être adoptée? (première partie)
L’Assemblée nationale a commencé, ce mercredi 11 mars 2009, l’examen du « Projet de loi favorisant la diffusion et la protection de la création sur Internet » (dite loi Hadopi, acronyme de Haute autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet, institution pivot de la loi). Un projet de loi qui a fait couler beaucoup d’encre et de salive. Un projet de loi qui s’inscrit dans le bouleversement, en cours, de la donne économique et réglementaire des industries de la musique, du cinéma et de l’audiovisuel. Ce bouleversement s’origine, quant à lui, dans les technologies de l’information et de la communication (TIC) et plus particulièrement dans le réseau des réseaux, Internet.
Le secteur de la distribution des œuvres musicales a été le premier touché. Son histoire est exemplaire et mérite examen. Trois étapes la rythment : l’entrée sur scène des distributeurs Internet, la redéfinition de l’offre, l’irruption soudaine du consommateur (il s’invite, sans autre forme de procès, à la table de jeu). Retracer ces trois premières étapes permettra, dans un premier temps, d’apprécier la nature du séisme : les règles de demain ne sont pas celles d’aujourd’hui ; les maîtres du jeu d’aujourd’hui ne sont pas ceux de demain ; des rapports de forces de grande ampleur se mettent en place. Dans un deuxième temps, on détaillera deux offres récentes, choisies pour leur singularité et exemplarité: elles dessinent peut-être, à leur manière, les voies de l'avenir. Au-delà du problème posé par les sites d'échange gratuit d'oeuvres culturelles, la question se pose de savoir si nous s'assisterions pas à une révolution copernicienne : une forme de prise de pouvoir des consommateurs (du grand public) au détriment des producteurs et des distributeurs...
Première étape : Internet et les « nouveaux distributeurs »
Des distributeurs d’un nouveau type apparaissent dans un premier temps : leur site Internet remplace les magasins de disques (et les disquaires). Leur offre est sans limite physique : les rayons de disques sont virtuels. Leur site est sans limite géographique : l’accès est ouvert à tous, à tout moment. Amazon apparaît comme la figure de proue de ces distributeurs d’un nouveau type qui marchent sur les plates-bandes des marques et enseignes installées. Des marques qui tarderont à réagir : elles développeront tardivement leur propre site de vente. Des enseignes qui ne seront pas toutes capables de réagir : seules les plus grandes pourront procéder aux investissements requis. Il ne reste que l’argument de la proximité au disquaire local. Un argument qui fera long feu…
Les distributeurs Internet mènent une première offensive contre le secteur. Leur stratégie se fonde sur l’exploitation de trois avantages distinctifs : une offre globale (catalogue de vente conçu pour être le plus exhaustif possible), des coûts de distribution réduits (absence de points de vente), une information complète et systèmatique sur les consultations et achats effectués (les études de clientèle d’antan deviennent de facto inutiles). Contrepartie directe de cette information, la relation commerciale se personnalise (la communication de masse devient tout aussi inutile). Elle n’est plus verticale et univoque mais horizontale et « interactive ». L’économie de l’information succède à l’économie industrielle…
Deuxième étape : les plateformes numériques et les « nouveaux offreurs »
Ce ne sont plus les sites de distribution, mais les supports d’œuvres musicales (les CD Rom ou « galettes ») qui sont dématérialisés dans un deuxième temps : le transfert de l’œuvre achetée a lieu via Internet. Le mouvement est emmené par une entreprise mythique, Apple. Elle va s’attacher à rebâtir l’offre : intégrée, celle-ci associe une plateforme de distribution numérique (iTunes) à un appareil d’écoute des œuvres musicales acquises (iPod). Un appareil qui se signale par sa praticité et sa « charge » symbolique : il devient très rapidement un outil d’identification et de reconnaissance pour les adolescents du monde entier. Un appareil qui fera immédiatement école.
Simultanément, l’unité de vente se redessine : ce n’est plus l’album ou son support – le CD Rom –, mais le morceau de musique en tant que tel (la chanson, la symphonie, l’opéra…) qui est vendu. Les entreprises du secteur de l’informatique (logiciels et matériels) investissent la scène de la distribution des œuvres musicales. Outre un nouveau pas dans l’abaissement des coûts (la suppression des supports et leur acheminement), c’est désormais le produit lui-même qui est redéfini. Une nouvelle catégorie de concurrents, un nouveau produit, une distribution totalement dématérialisée. Le jeu se complique !
Troisième étape : l’irruption du consommateur et la démonétisation des échanges
La troisième étape est brutale dans ses effets. Ce n’est plus seulement la donne économique du secteur mais également sa donne réglementaire qui est visée. Les sites de pair-à-pair (peer-to-peer), favorisant l’échange gratuit de contenus musicaux entre internautes, font leur apparition : leur activité enregistre très rapidement une croissance exponentielle. Si, du fait de la gratuité, les échanges sont libres dans tous les sens du terme, les internautes sont libertaires dans le sens où ils font fi de la réglementation, en particulier celle concernant les droits d’auteur. L’attaque contre le secteur de la distribution musicale traditionnelle est frontale : elle disparaît du jeu, elle n’existe plus, les échanges se font directement d’ordinateur à ordinateur via Internet. Les « consommateurs » de musique affichent un pouvoir inédit. Leur entrée sur la scène est, à sa façon, fracassante. Elle ne sera pas sans conséquences…
Christophe Pouthier
Le téléchargement au coeur d'une révolution copernicienne (deuxième partie)




