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Lundi 06 Avril 2009

Associations d'enseignants : le vingt-et-unième siècle en marche

Les 14es rencontres de l'Orme (observatoire des rencontres multimédia en éducation) se sont tenues à Marseille du 24 au 26 mars 2009. Une opportunité pour aller à la rencontre d’acteurs très entreprenants dans le domaine des TICE (technologies de l’information et de l’éducation dans l'enseignement), mais aussi très discrets : les associations d’enseignants. Très entreprenants parce qu’ils élaborent et structurent de nouvelles pratiques pédagogiques. Très discrets parce que, si la pédagogie est leur quotidien, ils ne semblent pas avoir embrassé, à ce jour, la communication : le public présent à l'atelier du mercredi 25 mars n'était guère plus nombreux que les intervenants ! On le regrettera d’autant plus que l'action menée a d'ores et déjà porté ses fruits : création de contenus pédagogiques interactifs, mise en œuvre de nouvelles pratiques tant pour le corps professoral (travail collaboratif et consensuel) que pour les élèves. L'article qui suit (dans la rubrique "Comprendre la réforme"), Association d'enseignants – Éducation nationale, montre qu'elle fait surgir en outre un nouveau paradigme.

Quatre associations occupaient l'estrade marseillaise : trois d'entre elles, Clionautes (association d'enseignants en histoire géographie, représentée par sa présidente, Caroline Jouneau-Sion), Sésamath (association d'enseignants en mathématiques, représentée par son président, Sébastien Hache) et Weblettres (association d'enseignants en français représentées par sa présidente, Caroline d'Atabékian, accompagnée de Céline Dunoyer et Corinne Durand Degranges) ont récemment lancé un projet interdisciplinaire commun : le livret TICE. Une association de création plus récente les accompagnait, l'association Lemanege (Laboratoire expérimental de mutualisation des actions novatrices en économie gestion), association représentée par sa présidente, Isabelle Quentin.

Echanges et pédagogie à l'aune du vingt-et-unième siècle

Les associations d’enseignants sont nées au début des années 2000. Leur objectif ? Offrir des lieux d'échanges professionnels sur Internet et favoriser l'utilisation pédagogique des TICE.

Première étape : l'ouverture de sites Internet abritant des listes de discussion et mutualisant les ressources pédagogiques adressées par les enseignants. Un travail de structuration et d'organisation des ressources, qualifié de travail coopératif, sera ultérieurement effectué. La première étape donne lieu à la création d'une "salle de professeurs virtuelle" vécue comme un lieu d'échanges totalement libres : elle est présentée comme répondant à un réel besoin. Besoin de participer à une communauté, besoin de s'y identifier.

Deuxième étape, plus exigeante : le travail collaboratif. Il ne s'agit plus désormais de répertorier et classer par rubriques les ressources pédagogiques numériques mais de travailler collectivement à l'élaboration de contenus. Une collaboration qui n’est pas inscrite a priori dans les gènes de l'enseignant : l’acceptation de l’exposition à la critique est pourtant un préalable indispensable. Caroline d'Atabekian décrit le travail collaboratif comme une mue obligatoire sous peine de "dépérissement". L'association Sésamath a déjà mis sur pied quatre manuels collaboratifs qui entretiennent une relation dynamique avec son site Internet. La deuxième étape donne naissance à un nouvel objet pédagogique, la ressource numérique collaborative, qui affiche quatre originalités : c'est une ressource bi-média, elle intègre les TICE, son processus de production est fondé sur un travail collaboratif et consensuel, elle est testée et validée auprès des élèves.

La troisième étape est d'une certaine façon en cours de réalisation. Elle est marquée par l'entrée en scène des élèves et de leurs parents. Ceux-ci se sont appropriés, sans crier gare, les différentes applications développées par Sésamath. Deux réactions étaient envisageables. Soit l'association considérait qu'elle s'adressait exclusivement aux enseignants et "laissait les élèves et leurs parents quelque part en passagers clandestins sur le site de nos applications" (Sébastien Hache). Soit elle prenait acte de l'assaut effectué par les élèves et leur ouvrait un espace spécifique. C'est la deuxième option qui a été retenue. Sébastien Hache présente cette orientation comme "un vrai changement dans la philosophie et dans les objectifs de l'association". Les statuts ont été fort logiquement modifiés : ils comprennent désormais "l'accompagnement éducatif des élèves". L'irruption des élèves et de leurs parents est une donnée majeure de la troisième étape : ils représentent aujourd'hui 13.000 des 31.000 abonnés à la lettre de Sésamath. Une initiative et une revendication d'autonomie de bon aloi ! La troisième étape sera également celle du lancement d'une démarche non seulement collaborative mais également interdisciplinaire : le livret TICE produit collectivement par les trois associations de français, histoire-géographie et mathématiques. Bâti sur le modèle des manuels de l'association Sésamath, c'est un livret papier destiné aux élèves de la classe de troisième. Conçu pour offrir un certain nombre d'activités, il est associé à un site Internet qui permettra de télécharger soit les fiches élèves (fiches d'exercices), soit, pour les enseignants, les corrigés ainsi qu'un certain nombre de documents d'approfondissement.

De nouvelles modalités de fonctionnement : liberté, égalité, gratuité… et volontariat

Première modalité : le fonctionnement des sites est fondé sur le volontariat et le libre accès aux ressources produites. Les motivations des contributeurs sont de deux ordres : l'accomplissement d'une mission de service public, soubassement de l'activité d'enseignement, d'une part ; le désir de se former empiriquement aux TICE, d'autre part. Contribution au site et apprentissage des TICE vont de pair. Cette motivation est d'autant plus forte que, au-delà du C2I (Certificat informatique et Internet pour les enseignants) et du C2I2e (Certificat informatique et Internet de niveau 2 « enseignant »), les formations proposées par l''Éducation nationale ne sont pas légion : leur faible nombre sera dûment souligné.

Deuxième modalité : le travail produit est un travail entre pairs, sans hiérarchie. Il n'existe volontairement aucun comité de validation, "aucune instance supérieure". La résolution des désaccords éventuels passe par deux voies : soit le recours à une ligne éditoriale qui intervient comme un juge de paix (elle permet de trancher les questions en suspens sans mettre en défaut l'enseignant), soit un processus de vote, consanguin au travail collaboratif puisque le consensus ne peut s'établir que si une claire majorité se dégage.

Troisième modalité : libre production et libre accès. L'ensemble des ressources, des applications et des méthodes de travail sont réalisées en propre : "tout est fait par des professeurs en exercice, en toute indépendance, aucun tiers n'intervient dans le processus de fonctionnement et de production." Les manuels scolaires de Sésamath sont proposés sous licence libre : toute personne peut les télécharger librement, tout éditeur peut procéder librement à une édition papier. La licence choisie est dite "contaminante" : toute amélioration apportée par un éditeur pourra être librement reprise par un second On remarquera que si Sésamath a établi un partenariat avec un éditeur "non traditionnel" (qui lui permet de bénéficier d'une redevance sur chaque vente), aucun éditeur "traditionnel" n'a jugé utile d'exploiter la licence libre et d'éditer le ou les manuels sous sa propre marque. De manière générale, il n'existe visiblement aucune solution de continuité le long de la chaîne de production et de diffusion.

Quatrième modalité : le salariat de développement. Sésamath dispose aujourd'hui de ressources suffisantes (les redevances issues des ventes de manuels représentent 95% de son budget) pour embaucher des salariés, à savoir des enseignants en disponibilité de l'Éducation nationale. Ces salariés se dédient exclusivement au développement d'applications. L'objectif n'est pas de lancer une maison d'édition associative, il est bien au contraire de créer des services considérés et conçus comme relevant du domaine public.

Cinquième modalité : la demande gouverne l'offre. "Ce qui est amusant, c’est que la création de nouveaux services est systématiquement tirée par la demande. On a rarement eu une idée spontanée du type on va mettre sur pied une coquille vide et attendre que ça marche" (Caroline d'Atabekian). L'activité développée par les associations répond manifestement à de très forts besoins.

Les étapes se succèdent, les pratiques se créent et se diffusent, les associations d'enseignants donnent le sentiment d'être motrices en matière de pédagogie TICE, voire de pédagogie tout court…

Christophe Pouthier

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