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Mercredi 12 Juillet 2017

Stéphane Vincent : « Notre mission est de provoquer et de favoriser l’innovation publique »

À la tête de la 27e région, un laboratoire de recherche-action pour transformer les politiques publiques, Stéphane Vincent insuffle la culture de l’innovation dans les collectivités locales. Avec l’ambition de remettre le citoyen au centre de l’action publique. Il nous dévoile sa philosophie et ses méthodes pour y parvenir, alors que la 27e région fêtera en 2018 son dixième anniversaire.

Comment présenteriez-vous la 27e région à nos lecteurs ?

La 27e région est née de la volonté d’explorer de nouvelles façons de concevoir et de produire des politiques publiques. Nous sommes partis de plusieurs constats. Tout d’abord, il existe un taux d’échec important de certaines politiques publiques. Par exemple, dans certains territoires, 60 à 65% des publics éligibles au RSA ne le demandent pas, c’est ce que le chercheur Philippe Warin appelle le non recours au droit. Ce phénomène de non usage des politiques publiques que nous avons observé dans bien d’autres politiques publiques constitue une réalité souvent mal appréhendée. Ensuite, un autre constat est lié à l’administration. À partir des années 2000, les fonctionnaires territoriaux ont été de plus en plus exposés aux risques psycho-sociaux. Nous avons constaté un état de fatigue, voire de dépression de ces agents, souvent liés aux méthodes très gestionnaires du management public inspiré par le « new public management » voulu par Reagan aux Etats-Unis et Thatcher en Grande-Bretagne. Une culture de gestion organisée autour du contrôle et des indicateurs de résultats, mais faiblement producteur de sens et inadapté à la société d’aujourd’hui.

Les laboratoires de recherche académique réfléchissent à ces questions et produisent des connaissances indispensables. L’inconvénient est leur position extérieure au terrain. Il y aussi les grands cabinets d’études avec leur souplesse et leur forte capacité d’intervention ; mais ils sont trop souvent dépendants des objectifs du commanditaire ou contraints par les marchés publics. Il y a donc une vision très normée et l’impossibilité de réinterroger la commande publique. Nous ne voulions pas reproduire non plus le modèle du think tank, lieu d’expertise et de propositions, mais éloigné des pratiques professionnelles, du terrain et du « faire ». Il manquait donc un espace qui serait un « action tank », un endroit pour faire des expérimentations et apprendre en faisant, inventer nos propres modes d’intervention, non liées à des marchés publics. Nous nous sommes rapprochés des sociologues, des designers, des philosophes, des disciplines moins liés aux sciences administratives ou juridiques.

La 27e région est née comme ça, avec l’objectif de tester en grandeur réelle de nouvelles façons transformer l’action publique et de changer la façon de faire les choses. En adoptant une vision qui pense moins à partir du système, mais plus à partir des humains, ce qu’un auteur danois appelle « human-centered governance ». Notre préoccupation est d’être plus proche des bénéficiaires, de remettre le citoyen au centre, et de penser nos interventions en s’inspirant du terrain. Le point de départ, c’est le citoyen, ce n’est plus une variable d’ajustement mais le premier maillon de la chaîne.

La 27e région est devenue ainsi en dix ans un laboratoire de recherche-action, avec l’ambition d’inspirer les politiques publiques de demain. Sa création est née en 2008 d’une discussion avec Alain Rousset, ancien président de l’Association des régions de France, qui comptait à l’époque 26 régions. Nous avons choisi de penser la 27èrégion comme la région idéale, celle qui réussit à faire sa métamorphose, à repartir des citoyens.

 

Quels sont selon vous les principaux défis pour moderniser l’administration ?

Pour nous, le défi est d’abord d’ordre culturel et politique. Derrière tout le vocabulaire de l’innovation, il y a des visions politiques différentes qui s’affrontent et dessinent des visions différentes de la société et du progrès : certaines insistent sur le social, d’autres sur l’économique, d’autres encore sur les enjeux écologiques –ou bien elles cherchent à les combiner. L’enjeu pour les décideurs publics, c’est d’avoir une vision plus claire de ce qu’implique la transformation publique. Au-delà de l’incantation, les décideurs publics doivent maintenant passer à l’acte, expérimenter. Un autre défi de taille, c’est qu’il n’y a pas de financement clair pour aider les collectivités ou les administrations à faire de l’innovation publique. Collectivités et Etat passent leur temps à dire aux entreprises qu’elles doivent davantage investir dans la recherche et la R&D, alors qu’elles n’accordent pratiquement aucun moyen à leur propre R&D !

Quelle méthode appliquez-vous pour insuffler l’innovation au sein de l’administration ?

On ne peut pas parachuter des outils ou des méthodes innovantes sans prendre en compte le contexte local. Il faut également mener un travail d’ « empowerment » des élus et des fonctionnaires. L’objectif est de leur apprendre à construire eux-mêmes leurs propres stratégies, de les former et de les aider à inventer leurs outils. Les différences culturelles et les particularités locales sont à prendre en compte pour insuffler cet esprit d’innovation.

Vous avez lancé plusieurs programmes pour transformer l’action publique. Pourriez-vous nous les présenter (méthodes, objectifs) ?

Notre principale activité, c’est de mener des programmes de recherche-action : nous créons un cadre expérimental, nous mettons en place un protocole, nous partons en immersion sur le traain, puis nous faisons des hypothèses en y associant les citoyens, agents et utilisateurs, enfin nous les testons avec eux,. Nous avons développé trois programmes :

« Territoires en Résidences » : fondé en 2009, c’est le premier programme développé par la 27e Région. Le mode opératoire est assez simple : pendant trois fois une semaine, une équipe pluridisciplinaire (designer, sociologue, agents, philosophe…) part en immersion dans un dispositif local – un quartier, un lycée, une maison de services – et questionne son fonctionnement à travers le point de vue de ses bénéficiaires pour proposer des améliorations concrètes. C’est une autre manière de trouver des solutions, en interaction avec les usagers et les non-usagers des services publics, et en s’inspirant d’autres méthodes (l’ethnologie pour sa méthode immersive, le design pour sa capacité à produire des prototypes…). Nous avons ainsi pu mener à bien 20 résidences de ce type, sur l’avenir des mairies d’arrondissement à Paris, les maisons de Santé en Auvergne, la gare rurale de demain en Bourgogne ou encore la citoyenneté augmentée eu Bretagne. C’est un programme qui fonctionne sur des sujets précis. Plusieurs collectivités qui avaient fait des résidences ont souhaité apprendre à les faire eux-mêmes, et à inventer d’autres méthodes.

« La Transfo » : ce programme a justement pour objectif d’aider la collectivité à fabriquer son propre laboratoire d’innovation sur 18 mois avec une équipe de 20 agents volontaires, qui représentent une vraie diversité d’acteurs. Ce sont eux qui apprennent à construire le laboratoire d’innovation de leur collectivité, épaulés par les équipes de sociologues et des designers. Entre 2011 et 2014, quatre régions (Pays de la Loire, Bourgogne, PACA et Champagne-Ardenne) y ont participé. Aujourd’hui, nous lançons un nouveau programme en France pour insuffler l’innovation au plus près du terrain. Ce programme devrait sur les quatre prochaines années favoriser l’innovation publique dans 10 villes françaises. Paris, Mulhouse, Dunkerque and la Région Occitanie sont les premières villes à se lancer dans ce nouveau programme. C’est un investissement de 2,6 millions d’euros, dont près de 45 % est financé par Bloomberg Philanthropies, une fondation américaine créée par l’ex-maire de New-York, qui aide d’autres métropoles (Détroit, Boston, Tel Aviv, Toronto, Los Angeles…) à innover.

« Les Éclaireurs » : il manque en France un programme qui permet de réfléchir à l’avenir de l’administration, dans 10, 20 ou 30 ans. Nous avons donc lancé un programme de prospective collaborative pour imaginer l’administration de demain. Nous utilisons les outils de la vidéo, du design et de la prospective pour imaginer de façon engagée des préoccupations au cœur des pratiques administratives quotidiennes (évaluer les politiques publiques, faire participer les citoyens, faire des achats publics…). Par exemple, nous avons inventé un mini-studio d’enregistrement, « la vidéo cagette », que tout agent peut utiliser pour produire des vidéos de qualité, sans avoir à passer systématiquement par la direction communication. Les responsables évaluation s’en servent comme média, en lieu et place de leurs rapports habituels de 300 pages. Les autres sujets que nous allons traiter cette année dans Les Éclaireurs sont la planification, demandée dans le cadre des schémas régionaux d'aménagement et de développement durable du territoire (SRADDTet l’amélioration des services numériques.

Quels sont les premiers résultats que vous avez obtenus ? Quel est le bilan de ces expérimentations ?

Sur nos résidences, 20 à 25 % de nos projets deviennent des réalités. Certains projets peuvent être mis en place en trois mois, d’autres en 5 ans. Notre mission est de provoquer et de faciliter la mise en œuvre de l’innovation. Dans le processus d’innovation, le plus dur est souvent de concrétiser l’idée et de ne pas en rester au stade du concept. Nous avons aussi constaté que les changements de mandature et le turn over des élus avaient tendance à constituer un frein à l’innovation dans le secteur public.

Quels sont les prochains chantiers sur lesquels vous travaillez actuellement ?

Nous avons ouvert en 2014 dans le 11e arrondissement, au cœur de Paris, un tiers lieu, baptisé Superpublic, sur les nouvelles façons d’innover dans le secteur public. D’une surface de 300 m2, Superpublic est équipé pour la conduite d’ateliers de conception créative, le prototypage de projets innovants, l’organisation de rencontres et de formations spécialisées, la mise en commun de ressources et d’espaces de travail dans un esprit de co-working. C’est un lieu qui a inspiré d’autres villes comme San Francisco, qui vient de le mettre en place.

Nous réfléchissons à la création d’un lieu plus grand, qui accueillerait plus d’acteurs, sur des thématiques plus larges, allant de l’amélioration du service public, la rénovation des enjeux de démocratie à l’éducation populaire, aux Civic tech, dans une démarche d’ouverture (arts, création, sociologie, cultures numériques). L’objectif étant de diversifier les regards pour produire plus de sens. En partenariat avec 25 associations et le SGMAP, nous allons porter ce projet de maison commune, mêlant les attentes des institutions publiques, mais aussi celles des citoyens.

 Propos recueillis par Julien Nessi

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