Imprimer

A la une

Mardi 20 Septembre 2016

Le rapport de l’Etat au monde numérique: difficile équilibre entre guider, encourager et encadrer

N’attendons pas la crise : les politiques ouvrent la voie aux entrepreneurs pour avancer ensemble

Historiquement, les crises ont systématiquement encouragé les gouvernements à se pencher sur les innovations technologiques de rupture (“disruptives”). Ainsi aux Etats-Unis, la crise des missiles pendant la Guerre Froide a déclenché une véritable course technologique avec l’URSS, débouchant sur la création de l’Agence pour les projets de recherche avancée de défense (DARPA, une agence de recherche et développement de nouvelles technologies à usage militaire). Plus récemment, la crise pétrolière et l’envolée des prix de l’or noir ont poussé les gouvernements des pays développés à favoriser le développement d’énergies propres (l’éolien ou la batterie électrique). Les crises agissent donc comme de vrais déclencheurs d’innovations. Mais comme l’écrit le journaliste de TechCrunch, Luke Fretwell, dans son article “The government technology pitch”, les innovateurs n’attendent pas les crises, ils imaginent un chemin différent, que ce soit une nouvelle approche pour résoudre un problème ancien ou une innovation de rupture qui va transformer (voire supprimer) une offre existante. La conjoncture reste toutefois un vrai moteur: avec le besoin de faire plus avec moins, de créer un cadre économique et social efficient avec une population vieillissante, et de recruter puis retenir les employés les plus prometteurs du secteur public, les gouvernements sont désormais forcés de s’adapter plus vite et d’innover pour rester dans le coup. Mais le jeu en vaut la chandelle puisque la demande est forte : selon une étude publiée l’année dernière par Accenture, 86% des citoyens veulent maintenir ou renforcer leur interaction numérique avec le Gouvernement.  C’est une formidable opportunité pour les innovateurs. Si les coûts de service sont difficilement "scalables"  (extensibles, échelonnables) et peuvent s’additionner rapidement pour une note bien salée, les solutions Saas (logiciel en tant que service) sont beaucoup moins sujettes à ce type de contraintes et c’est donc par ce biais que les entrepreneurs privés et publics peuvent réinventer les modes de fonctionnement des gouvernements.

C’est pourquoi gouvernements, investisseurs et entreprises s’engagent à soutenir les innovations Saas dédiées à la numérisation de l’administration. En France, les projets sont légions: les initiatives de la French Tech pour le développement d’une “nation intelligente” (smart nation), le dynamisme de la BPI, l’ouverture toujours plus marquée des données publiques aux acteurs privées… Les succès sont nombreux même s’il y a forcément quelques couacs… Ainsi Thierry Derouet, directeur de contenu chez CXP (entreprise de conseil), met en exergue deux échecs notables: le projet de Cloud souverain et la simplification étatique. Avec 156 millions d’euros d’investissements dans le Cloud souverain, dont 50 millions à la charge des pouvoirs publics, les résultats au bout de trois ans sont très décevants: un chiffre d’affaires de moins de 8 millions d’euros et une perte de 108 millions d’euros. Au niveau de la simplification de l’Etat, le choc est encore attendu puisque le nombre de décrets publiés au Journal officiel est de plus en plus élevé…

Si tout n’est pas parfait, nous observons une véritable volonté des Etats de favoriser l’émergence d’écosystèmes technologiques sur leurs territoires. Il y a même une sorte de compétition entre les pays pour attirer les startups prometteuses: ainsi suite au Brexit les pépites de la FinTech londonienne ont très vite été courtisées par Paris et Berlin qui rêvent de les accueillir. L’innovation technologique est devenue un objectif étatique, et pourtant la disruption engendrée tend à mettre les Etats dans des situations périlleuses d’un point de vue moral, social et légal.

Les innovations technologiques posent des questions aux gouvernements du monde entier

Dans un communiqué de presse paru dimanche dernier (18 septembre), on apprend que la rencontre du ministre de l’Intérieur français, Bernard Cazeneuve, et de son homologue allemand, Thomas de Maizière, sur les questions de sécurité et de terrorisme a notamment débouché sur une volonté forte de légiférer sur le chiffrement des données. Comme l’explique avec clarté François Paget, expert en cybercriminalité, dans les colonnes des Echos, “le chiffrement est un procédé de cryptographie qui rend la compréhension d'un document impossible à toute personne qui n'a pas la clef de déchiffrement”. Ainsi les informations chiffrées sont protégées de toute interception et lecture par un tiers. Cette technologie du chiffrement est intégrée dans les services de messagerie grand public comme WhatsApp ou Telegram, permettant à tout le monde, et notamment à des personnes mal intentionnées, de communiquer de manière confidentielle et privée. Ce constat avait conduit le chef de la National Security Agency (NSA) américaine à affirmer que le chiffrement avait empêché les services secrets de déjouer les attentats de Paris du 13 novembre dernier, puisque les terroristes avaient bénéficié de cette technologie pour communiquer en toute sécurité et sans attirer l’attention. Aux Etats-Unis aussi le chiffrement est un sujet épineux comme l’illustre la violente bataille légale qui fait rage entre le FBI et Apple au sujet du déchiffrement des iPhones des deux terroristes de San Bernardino.

Toujours sur le sujet de la confidentialité et de l’identité numérique  le projet français” IdéNum”, visant à vérifier numériquement l’identité de votre interlocuteur, peine à se développer malgré les 2 millions d’euros investis depuis son lancement en 2010.

Finalement ces deux exemples, du cadre légal du chiffrement et de la protection de l’identité numérique, montrent que les gouvernements ont aussi pour mission d’encadrer et de protéger les citoyens dans une société potentiellement secouée par les innovations et usages technologiques. Initiateur, guide et garde-fou, l’Etat a donc beaucoup de casquettes à assumer

ShareThis
Connexite Premium

Publicité