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Mardi 25 Aout 2015

Jacques Attali : pour être expert, « il faut avoir un esprit libre »

Comment expliquez-vous aujourd’hui le recours croissant aux experts par les autorités politiques ?

La première raison – une bonne raison – est que les politiques reconnaissent qu’ils ne savent pas tout : ils souhaitent s’entourer d’expertise pour compléter leurs compétences. Il existe également une deuxième raison, moins honorable : les politiques délèguent à des commissions le soin de porter des idées qu’ils n’ont pas eux-mêmes le courage de porter. Ce phénomène existe dans le monde de l’entreprise : les chefs d’entreprise font appel à des consultants extérieurs lorsqu’ils n’ont pas le courage de proposer eux-mêmes des changements trop radicaux.  Le travail des consultants consiste alors à deviner ce que leurs clients souhaitent qu’ils leur préconisent. Il existe enfin une troisième raison, encore moins honorable : il n’y a plus de compétence au sein de l’appareil étatique. L’État n’a plus les moyens de réfléchir, de penser. Il a subi une fuite des cerveaux : la fonction publique ne rémunère pas assez ses hauts potentiels, travailler pour l’État a perdu en prestige, le désir de rester dans la fonction publique de l’État disparaît, de nombreuses personnes très compétentes préfèrent faire le choix d’aller faire carrière ailleurs.

Toutes ses raisons sont intrinsèquement liées : d’une côté, les problèmes sont de plus en plus complexes et exigent de solliciter une aide extérieure, et de l’autre, l’État n’a plus les compétences en interne pour les traiter. 

Cela m’a frappé dans le cadre des commissions que j’ai présidées : très souvent, lorsque nous souhaitions contacter l’administration pour recueillir un avis au nom de l’État, nous ne trouvions personne pour nous répondre !

 

Quels sont les différents types d’experts ?

Il faut effectivement distinguer les différents types d’experts. 

D’une part, il y a les experts membres de cabinets ministériels, qui sont dans l’appareil d’État. 

D’autre part, les experts qui sont membres de commissions consultatives permanentes, à qui l’on demande un avis de façon systématique, telles que le comité bioéthique ou le comité consultatif du médicament – ces commissions se sont institutionnalisées en hautes autorités, auxquelles l’État a de manière permanente transmis ses compétences, et leur priorité est à présent de mordre la main de leur maître. L’État, qui s’est vidé de ses compétences à travers le double mouvement de décentralisation et d’européanisation, s’est également délesté de compétences à la faveur de groupes d’expertise institutionnalisés.

Il existe un troisième type d’expertise : les commissions ad hoc, mises en place pour régler un problème singulier. 

Il y a aussi, pour être exhaustif, des rapports signés de la main d’un seul expert. 

Il n’y a pas beaucoup de différences entre ces deux dernières catégories, si ce n’est que les rapports de commissions sont établis en collégialité et que les autres sont le fruit d’un travail davantage individuel. J’ai eu l’occasion d’être président de commission et seul signataire de rapports commandés par les autorités publiques.

 

Est-ce qu’on retrouve le même phénomène du recours à l’expertise à l’étranger ?

Le recours à des commissions est un phénomène que l’on observe partout dans le monde – les propositions qu’elles formulent sont d’ailleurs davantage appliquées à l’étranger. Par exemple, Peter Hartz a joué un rôle fondamental en Allemagne. Il y a eu aussi des commissions de réforme au Canada, en Suède, en Nouvelle-Zélande, en Australie, des commissions bipartisanes aux États-Unis -  une de ces commissions avaient d’ailleurs été mises en place sur le modèle de celle que j’ai présidée en France sur la libération de la croissance. La différence principale avec la France, c’est que l’on constate dans les pays étrangers une plus grande confiance dans le parlement : les parlementaires sont beaucoup plus associés aux travaux des commissions.

 

Le recours aux commissions traduit-il une forme de défaillance démocratique ?

Non, cela ne traduit pas une défaillance démocratique, car une commission ne décide de rien : quoi qu’elle préconise, une commission n’est jamais décisionnaire. Le politique endosse, lui seul, la responsabilité devant les électeurs d’appliquer ou non les recommandations d’une commission. Recourir à des commissions, ce n’est pas un « gouvernement des experts », mais un Gouvernement qui s’appuie sur les experts pour prendre ou non une décision. C’est d’ailleurs – et c’est naturel – le Gouvernement qui récolte la gloire lorsqu’il applique des recommandations. Par exemple, dans le cadre de la commission que j’ai présidée en 1998 sur l’enseignement supérieur, nous avons proposé la réforme du LMD (licence-mater-doctorat) pour toute l’Europe – qui équivaut à l’Euro d’une Europe de l’enseignement supérieur. C’est Claude Allègre, le ministre de l’époque, qui a attaché son nom à cette réforme car c’est lui qui a gagné la bataille politique, qui a réussi à vendre le LMD à ses homologues européens.

 

Quel bilan tirez-vous de votre expérience personnelle et de votre influence sur la décision publique ?

Ma fierté, dans mon expérience personnelle, est le fait d’avoir toujours réussi à aboutir à un consensus sans vote dans toutes les commissions que j’ai présidées : de celles sur l’enseignement supérieur que je viens de citer, à celle sur l’économie positive de 2013, en passant par les deux commissions de 2007 puis 2010 sur la libération de la croissance. 

D’un point de vue démocratique, il me semble qu’il n’y a pas de problème lorsqu’une commission se voit confier un sujet d’urgence, qui n’était pas apparu avant les élections mais qui a brusquement fait surface, souvent sous l’effet d’un événement d’actualité particulier. Quand, en revanche, le sujet confié à une commission est un thème qu’on aurait pu prévoir, par exemple la réforme de l’enseignement supérieur ou la libération de la croissance, il me semble un peu étrange, démocratiquement, que l’État fasse appelle à une commission. Parce que cela signifie que c’est après les élections que l’on demande à des experts de faire un programme ! 

Normalement, ce type de commission généraliste devrait être créé avant les élections par un candidat. Les vraies commissions devraient travailler pour les partis politiques. 

Je pense donc qu’il existe des questions d’urgence qui justifient le recours à une commission, telles que la question de la fin de vie, mais que recourir à une commission très générale comme celle que l’on m’a demandé de présider est beaucoup moins compréhensible. On peut s’étonner qu’un président qui a dû logiquement être élu sur la base d’un programme ait besoin de créer une commission une fois élu : il est là, le problème démocratique !

 

Le bon ordre, serait-il de mettre en place une commission avant l’élection présidentielle ?

Nous allons précisément adopter cette logique de raisonnement. Je réunis autour de moi un groupe qui mettra sur la table un programme présidentiel à la fin de cette année, sous le nom de code France 2022. Ce programme proposera aux différents candidats à la présidentielle des réformes jugées nécessaires pour que la France à la fin du prochain mandat retrouve le plein et bon emploi, une croissance positive, solidaire et durable, dans une société harmonieuse, créative et juste. Notre groupe se moque de la popularité des préconisations qu’il formulera. Nous dirons exactement ce que nous pensons et ce que nous tirons des aspirations des Français. Ce groupe de travail est autoproclamé : toute bonne volonté est bienvenue. Des experts de toutes sortes vont être consultés, soit confidentiellement soit publiquement s’ils le souhaitent. Tout citoyen pourra contribuer sur un site Internet dédié, sur lequel des vidéos pourront être mises en ligne. L’objectif, c’est que cette commission travaille avant l’élection, et pas après.

 

Qu’est-ce qu’un bon expert ? 

Deux choses difficiles sont demandées à un bon expert : la première chose, c’est de très bien connaître son sujet – cela paraît évident, certes ; la seconde chose, c’est d’être indépendant des lobbys. C’est là où cela se complique : ce sont en effet deux qualités difficilement compatibles, car si l’on est un bon expert dans un secteur donné, c’est que l’on a forcément travaillé, été impliqué et/ou été un acteur de ce secteur.

 

Comment se préserver des phénomènes de capture ?

Il faut faire attention à qui l’on consulte et s’attacher à consulter de manière contradictoire. 

Il est vrai qu’il y a des lobbys qui rédigent eux-mêmes des textes de loi, des décrets, qui ont une puissance dans l’État inouïe. L’expertise donne une puissance. C’est pour cette raison que les experts sont plutôt classés à droite de l’échiquier politique, car l’argent donne des moyens pour financer l’information, la recherche, et les partis de gauche en sont plus privés. Souvent, les meilleurs travaillent dans des institutions qui les rapprochent de la droite. Par exemple, les meilleurs experts financiers travaillent dans les banques. Il existe un biais de l’expertise plutôt libéral dans l’économie. En revanche, c’est le biais inverse qui existe dans le domaine social.

 

Paradoxalement, ne faudrait-il pas « débiaiser » les expertises ?

Il faut choisir des gens honnêtes. Un bon expert doit avoir une troisième qualité : il doit savoir reconnaître qu’il a tort et que les autres ont raison, pouvoir changer d’avis, être de bonne foi. Parfois, quand je présidais des commissions, je pensais au film Douze hommes en colère de Sidney Lumet : au fur et à mesure des débats, une position très minoritaire réussissait à convaincre le reste du groupe. Moi-même, j’ai déjà changé d’avis à plusieurs reprises en écoutant le point de vue des uns et des autres, en posant des questions difficiles et en entendant les réponses. Il faut avoir un esprit libre.

 

Propos recueillis par Mattias Guyomar

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