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Lundi 30 Novembre 2015

Fleur Pellerin : « Le Ministère réinvente aujourd’hui son action afin de remplir toujours mieux ses missions fondatrices. »

1. Dans quelle mesure la culture est-elle encore aujourd’hui l'affaire de l’État ?

Je voudrais parler du rôle de l’État dans la culture plutôt que de reprendre cette expression si souvent employée lorsque la question est posée. L’État, dans le domaine culturel, est le garant de l’ambition et des grands équilibres. Qu’il s’agisse de préserver au niveau européen l’exception culturelle qui est une des plus grandes richesses de notre pays, ou le droit d’auteur qui permet tout simplement que la création existe ; qu’il s’agisse de faire vivre la culture sur les territoires et au plus près des citoyens à travers ses musées, ses opéras, ses scènes de spectacle vivant ou de musiques actuelles, ses fonds d’art contemporain ; qu’il s’agisse de sanctuariser le régime de l’intermittence  ou de garantir l’indépendance de la presse.

Il est désormais un autre sujet dont l’État se porte le garant : la liberté de création. Là aussi, son rôle est prépondérant, parce que sans liberté de créer il n’est pas de création remarquable. Or cette liberté, qui n’avait jamais été jusque là définie explicitement, est aujourd’hui remise en cause. Nous avons tous à l’esprit les dégradations à répétition subies par les œuvres d’Anish Kapoor dans les jardins du Château de Versailles, dont certaines étaient d’autant plus abjectes qu’elles étaient assorties d’insultes antisémites.  Hélas, ce ne sont en effet pas les seules atteintes à des œuvres ou aux intentions d’un artiste : des statues repeintes par la seule décision d’un élu, des annulations de festivals pour raisons idéologiques, le retrait d’une affiche de film parce que son propos dérange, le retrait du livret d’une exposition qui compare une œuvre à la montée de l’extrême-droite… Tous ces événements isolés sur le territoire constituent une longue litanie d’atteintes à la liberté de créer. C’est pourquoi je viens de présenter à l’Assemblée nationale, qui l’a adoptée en première lecture le 6 octobre, à une large majorité, une loi portant sur la liberté de création, l’architecture et le patrimoine. Son article premier – « la création artistique est libre » – pourrait être à lui seul une réponse à votre question sur le rôle de l’État. Car il est du rôle de l’État de protéger et soutenir la création. Parce que la France doit plus que jamais continuer à être une terre d’accueil pour les créateurs du monde entier. Le Ministère réinvente aujourd’hui son action à l'aune des défis qui lui sont posés, afin de remplir toujours mieux ses missions fondatrices.

L'État est aussi le garant du dynamisme de notre vie culturelle, et de sa démocratisation, qui est l’une de mes préoccupations les plus prégnantes, à un moment où le besoin s’en fait plus que jamais sentir. Cette question de la démocratisation faisait également partie des grandes missions du ministère. D'abord quelques exemples. En cette année 2015 marquée par les drames que nous avons traversés au mois de janvier, qui ont rappelé, si besoin était, le rôle crucial de la culture dans notre démocratie, comme projet de société, j’ai développé, en accord avec le Comité interministériel pour l’Égalité et la Citoyenneté, plusieurs actions destinées à renforcer le lien social et le vivre-ensemble à travers la culture. J'ai par exemple lancé deux appels à projets d’un million d’euros chacun, sur les médias de proximité, et sur la maîtrise du français. Le formidable succès qu'ils ont rencontré montre bien les attentes des Français et des acteurs culturels sur ces questions. J'ai également confié une mission à la sénatrice Sylvie Robert, qui doit me remettre très prochainement un rapport qui me permettra d'accompagner les collectivités dans l'élargissement des horaires d'ouverture des bibliothèques et des médiathèques, afin que tous nos concitoyens puissent y avoir un meilleur accès, à des horaires ou les jours qui correspondent le mieux à leur rythme de vie.

 

2. Quelles sont les spécificités françaises en matière de politiques culturelles ?

Depuis François Ier, l’intervention de l’État dans la politique culturelle est une constante de la société française. Aujourd’hui, la première des spécificités françaises dans le domaine culturel est le maintien d’un budget important en faveur de la culture, l’un des plus élevés des pays occidentaux, dépassant à nouveau la barre du symbolique 1% des dépenses de l'État. En 2016, le budget du ministère de la Culture et de la Communication sera en hausse de 2,7 %, ce qui, en des temps de contrainte budgétaire, est un signal fort de la part du Gouvernement. Parallèlement à cet engagement, j’ai cherché à convaincre les collectivités territoriales de sanctuariser leur budget culturel. Une quarantaine de Pactes culturels – c’est ainsi que j’ai appelé cette forme de contractualisation inédite entre l’État et les collectivités– ont déjà été signés. Ces seuls pactes représentent 100 millions d’euros de crédits, qui concernent 3,5 millions de Français.

Autre spécificité de la politique culturelle française : le régime des intermittents du spectacle. Ceux qu’on appelle les « intermittents », ce sont avant tout les artistes et les techniciens du spectacle qui font vivre notre culture, partout sur nos territoires, contribuent à leur vitalité économique, jouent un indispensable rôle culturel, mais aussi un rôle social. La volonté du Gouvernement était d’en finir avec la menace récurrente qui pesait sur le régime de ces artistes et techniciens du spectacle. La conviction du Gouvernement était qu’il fallait sortir de la longue litanie des crises à répétition à chaque négociation de la convention d’assurance-chômage. Pour cela, avec le ministre du Travail, j’ai proposé au Premier ministre une feuille de route pour bâtir un cadre stabilisé et sécurisé pour les intermittents, comprenant notamment deux rendez-vous phares : l’inscription dans la loi des règles spécifiques du régime et la tenue en ce moment, les 15 et 16 octobre, d’une grande conférence pour l’emploi dans le spectacle. Ces deux rendez-vous ont été tenus, notamment avec le vote de l’article 20 de la loi sur le dialogue social, un moment important pour la culture. Lors de la conférence pour l’emploi dans le spectacle, le Premier ministre a par ailleurs annoncé le 15 octobre la création d’un fonds pour l'emploi dans la culture. 

L’un des points forts de notre politique culturelle, qui est aussi l’un des plus spécifiques, est l’attention apportée à l’accès de tous aux œuvres d’art, à la création, au patrimoine. C’est, je le disais plus haut, l’une des raisons d’être du ministère de la Culture et de la Communication, que Malraux a inscrite dans son acte fondateur, le décret de 1959. C'est aussi ce qui m'anime au quotidien. C’est le sens d’une initiative toute récente, développée par le Grand Palais-Réunion des musées nationaux : le site internet « Images d’art ». Cette plateforme propose au grand public de découvrir, collectionner et partager des photographies de plus de 500 000 œuvres présentées dans les musées français. Dans le même esprit, nous avons décidé de réserver un jour de visite aux publics scolaires et périscolaires, et à tous ceux qui peuvent avoir des difficultés à avoir accès à la culture, dans trois musées emblématiques : le Louvre, Orsay et le Château de Versailles. Notre objectif est d'améliorer leur accès aux collections par des parcours spécifiques, notamment dans le cadre du plan d’éducation artistique et culturelle que j’ai développé avec la ministre de l’Éducation nationale. L’accessibilité, c’est enfin l’un des axes forts du projet de loi sur la liberté de création, l’architecture et le patrimoine qui va être prochainement discuté au Sénat. Je songe en particulier à une disposition qui prévoit d’étendre le régime de « l’exception handicap » pour les malvoyants. Ainsi, les malvoyants pourront découvrir en « édition adaptée » les principaux titres de la rentrée littéraire en même temps que les autres lecteurs, bénéficier des éditions les plus récentes des manuels scolaires, etc. Bref, j'ai voulu redonner un sens au partage des œuvres, parce qu’il ne peut se limiter qu'à une partie de nos concitoyens.

 

3. Comment prendre en compte le développement des nouvelles technologies dans le domaine de la culture ?

Les nouvelles technologies sont une chance pour la culture, à la fois parce qu’elles offrent de nouveaux moyens de diffusion et de nouveaux supports de création. En matière de diffusion, elles facilitent comme jamais l’accès aux œuvres, et permettent à d’autres de trouver leur public – je pense par exemple à la création audiovisuelle. En matière de création, les artistes s’en sont très largement emparés – il suffit de penser par exemple aux œuvres de Chantal Akerman, et à sa dernière installation à la Biennale de Venise. Les imprimantes 3D changent aussi la pratique artistique. Les fablabs, les tiers-lieux font leur apparition parmi les ateliers du XXIe siècle, qui est à mon sens, en matière de création, le siècle de l’hybridité, celui de la culture participative et de la création collective. Les opportunités ne manquent pas, les Assises de la Jeune Création s’en sont très largement fait l’écho, et j’ai souhaité que le ministère les accompagne. Dès l’an prochain, nous soutiendrons davantage les incubateurs culturels, les lieux intermédiaires et les fablabs. 

Pour autant, si le numérique et les nouvelles technologies sont une chance pour la culture, ils ont aussi leur revers. C’est le lot de toutes les grandes mutations, et celle que nous vivons aujourd’hui avec le numérique est totalement inouïe. En quelques années, elle a bouleversé l’équilibre du secteur. L’exemple le plus frappant est celui de la musique : en une quinzaine d’années, le chiffre d’affaires s’est littéralement effondré avec l’irruption du numérique. La responsabilité de l’État est d’accompagner cette mutation, à la fois en promouvant l’offre légale en ligne et en luttant contre l’offre illégale, en protégeant les droits d’auteur, et en nous assurant que le développement de la culture en ligne soit équitable, notamment en matière de revenu pour les artistes. Pour rester sur la musique, j’avais confié une mission de médiation à Marc Schwartz : elle a abouti, très récemment, à un accord entre les représentants des plateformes, ceux des producteurs et ceux des artistes, pour qu’un revenu minimum leur soit garanti. Parallèlement, nous avons mis en place un fonds de soutien à la transition numérique, que j’ai pérennisé, pour aider les producteurs indépendants à affronter cette mutation, et un crédit d’impôt en faveur de la production phonographique, que j’ai décidé de proroger. Le deuxième défi qu’il faut affronter, en matière de diffusion, c’est celui de la diversité des œuvres accessibles. Avec le numérique, l’accès aux œuvres s’est démultiplié et l’offre n’a jamais été aussi vaste. Mais la profusion n’est pas la diversité. Pour le cinéma et l’audiovisuel, nous avons développé un outil de référence de l’offre de vidéo à la demande, et nous travaillons activement à faire en sorte que les œuvres des auteurs dans toute leur diversité soient mieux distribuées.

4. Quelles sont vos priorités comme ministre de la Culture ?

Aujourd’hui, je veux renforcer la participation de tous les Français à la vie culturelle, et en particulier celle des plus jeunes. J'ai voulu que l’année 2016 soit marquée par le retour de l'État dans le financement des Conservatoires, où je veillerai à une plus grande diversité des disciplines engagées. Autre chantier : j'ai voulu m'engager davantage auprès des Français et des territoires les plus éloignés de la culture, notamment en multipliant par deux mon soutien aux contrats territoires-lecture et en étendant le projet Démos. Cette initiative de la Cité de la musique vise à développer un dispositif d’éducation musicale à vocation sociale pour favoriser l’accès à la pratique musicale en orchestre pour des enfants résidant dans des quartiers de la politique de la ville ou dans des zones rurales éloignées des lieux de pratique artistique. Déployé dans un premier temps en Île-de-France auprès de 450 enfants, nous allons étendre le dispositif en Rhône-Alpes et Picardie afin de toucher 800 jeunes supplémentaires. Par ailleurs, le fonds de soutien aux médias de proximité sera pérennisé. À travers ces différentes mesures, qui ne sont que des exemples, je ne poursuis qu’un seul et même objectif : améliorer le quotidien culturel des Français. 

Une autre de mes priorités est consacrée à la jeunesse. Après des Assises conclues en juin vient le temps des mesures. Le 12 octobre, j'ai pu en mette en œuvre la première. Après un appel à projets que j'avais lancé en juin, j'ai retenu 27 établissements de l’enseignement supérieur culture pour la qualité de leurs propositions concernant la professionnalisation des jeunes créateurs. Ils seront ainsi accompagnés sur le déploiement de leur projet, que je suivrai avec attention. Autre projet phare : la préfiguration du projet Médicis Clichy-Montfermeil. Emblème de cette nouvelle façon de concevoir la culture, ce projet que j’ai relancé dès mon arrivée sera financé et visible dès 2016 sur le terrain, à travers une saison « Medicis avant les murs ».

Propos recueillis par Mattias Guyomar

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